Passer à la trappe ou l’ouvrir grand

Quand on termine la lecture du Peuple du blues : la musique noire dans l’Amérique blanche (1963) de LeRoi Jones, on se rappelle combien l’on doit la musique que nous écoutons à toute une communauté que l’on a refusé d’entendre. Quand on sort de la projection de Rumble : The Indians Who Rocked the World (2017) de Catherine Bainbridge et Alfonso Maiorana, et que l’on apprend l’apport des Amérindiens à cette musique, les yeux se décillent et les oreilles se dressent. Alors que les Noirs sont sortis de l’ombre dans laquelle on les a trop longtemps maintenus, voilà que les Amérindiens – qu’ils soient Apaches, Cris, Choctaws, Kiowas, Cherokees, Shawnees, Mohawks ou Shoshones – sortent de l’ombre de ceux qu’on a maintenus dans l’ombre.  

Les Blancs qui ont découvert l’Amérique – et qui ont entrevu le potentiel des ressources que recelait le sol – ont vite fait d’arracher les terres à ceux qui s’y trouvaient et d’arracher aux leurs ceux qui y travailleraient. On a transplanté un peuple qui s’épanouissait ailleurs sur une terre où l’on en a déraciné un autre. « On ne sait jamais ce que le mélange des cultures nous réserve », laissera tomber Steven Van Zant. Qu’allait-il pousser de cette brutale bouture? Le blues, berceau du jazz et du rock, musiques qui allaient jaillir des États-Unis sur le globe et permettre au monde entier de suivre la même cadence. Il faut croire que les Blancs – à qui cette musique échappait, mais qui possédaient le sens des affaires – avaient derechef très vite compris le potentiel que recelait le sol (et les autres notes).  

L’aspect le plus cruel de l’esclavage, explique Jones : être mené de force dans un pays où l’on perd ses référents, où l’on nous interdit nos pratiques. Puisque tout ce qui est étranger au Blanc est sauvage (et donc inquiétant), on retirera au Noir le peu qu’il possédait, sauf ce qui ne se retirait pas : la danse, le chant, la musique. Même ses percussions, grâce auxquelles il pouvait communiquer, furent confisquées. Dans leur documentaire, Bainbridge et Maiorana montrent que l’attitude fut identique envers les Amérindiens. « La musique amérindienne était vue comme une menace », affirme John Troutman. Aussi les Blancs saisirent-ils leurs tams-tams et « éradiqu[èrent] tout ce qui nous permettait d’exprimer notre vision du monde », poursuit John Trudell (d’origine Santee Dakota). Il ne leur restait que le sol – qui leur glissait sous les pieds – pour marquer le rythme.   

Selon Cyril Neville, c’est « quand les Africains se sont mis à battre le rythme comme le faisaient les Amérindiens [que] la musique américaine a vu le jour. » Le rapprochement paraît suspect? Il faut prêter l’oreille à la musique de celui que tous les spécialistes reconnaissent comme le plus important bluesman de l’histoire : Charley Patton (d’origine Choctaw). Corey Harris fait remarquer comment il se sert de sa guitare, sur laquelle il plaque les trois accords canoniques, comme d’un tambour. Puis, il ne reste qu’à écouter Pura Fé (d’origine Tuscarora et Taino) psalmodier des chants amérindiens par-dessus sa mélodie éraillée, pour être convaincu du mariage qui s’officie entre deux peuples, à l’insu d’un troisième, et dont les enfants se nommeront Bob Dylan, Eric Clapton, Jack White, Bonnie Raitt… 

À écouter Erich Jarvis, le rapprochement entres ces deux peuples allait de soi. Ce sont essentiellement des hommes que l’on a ramenés d’Afrique. Avec qui vouliez-vous qu’ils s’unissent, une fois en Amérique? Partageant leurs couches, ils partageront aussi leur crainte. Après deux siècles d’esclavage, la guerre de Sécession (1861-1865) éclate. Le Noir connaît une relative autonomie que le Ku Klux Klan (fondé dès la fin de la guerre) allait faire vaciller. En fait, précise Ron Welburm, « le Ku Klux Klan s’en prenait à tous ceux qui n’étaient pas des Blancs ». Ne sachant battre la mesure, même l’armée américaine s’empressera de massacrer, le 29 décembre 1890, à Wounded Knee, une tribu qui scandait une « danse des esprits ». 

Après la Première Guerre mondiale, les Noirs intègrent la société. Leur musique s’universalise. Le Blanc se reconnaît alors dans le jazz, ce « blues libéré de la parole ». Pour Jones, « l’apparition du musicien blanc signifiait que la culture afro-américaine était devenue l’expression d’une sorte particulière d’expérience américaine ». Même Mildred Bayley (originaire de Cœur d’Alène) marquera de sa voix rougeoyante la musique noire. Il faut écouter Chad S. Hamill démontrer cette façon qu’elle avait « d’allonger les notes, de les renforcer, et d’être décalé[e] par rapport aux barres de mesures », cette façon dans laquelle on « reconnaît très bien les glissandos qu’on peut entendre dans les chants traditionnels de la région où elle a grandi ». Sans elle, nous n’aurions pas eu Billie Holiday, Ella Fitzgerald, ni même les crooners blancs Bing Crosby, Frank Sinatra et Tony Bennet.  

En 1954, Elvis Presley s’approprie « That’s All Right Mama », un blues d’Arthur Crudup et le transforme en rock ’n’ roll. Quand Link Wray (d’origine Shawnee) joue « Rumble », trois ans plus tard, il en change ipso facto le visage et ouvre la voie à The Who, MC5, The Jeff Beck Group, The Stooges, Led Zeppelin, The New York Dolls, The Ramones, The Clash… Wray injecte une « pulsation amérindienne » dans cette musique qui fut d’ailleurs, rappelle Greg Laxton, la seule pièce instrumentale bannie des ondes radiophoniques. Cette censure qu’allait imposer le Blanc, toujours propriétaire des chaînes, se poursuivra dans les années 1970, notamment auprès des activistes Buffy Ste-Marie (Cri) et Peter La Farge (auquel s’associera Johnny Cash, qui en paiera aussi le prix, tout comme Bob Dylan, quand il se joindra à Robbie Robertson). Ne pouvant plus leur retirer leurs terres ni leurs instruments, le Blanc leur retirera la parole. Mais les Amérindiens, habiles dans le camouflage, se déguiseront en « rock star » : Jimi Hendrix (Cherokee), Jesse Ed Davis (Kiowa), Redbone (Yaqui/Shoshone), Randy Castillo (Apache), Stevie Salas (Apache), Taboo (Shoshone)…  

Il est étonnant de constater que deux peuples, malgré le musèlement incessant dont ils furent victimes, aient pu produire la musique – le langage, dit-on, le plus universel – la plus écoutée au monde et de souligner que ces airs métissés (devenue ironiquement la marque de la spécificité américaine), nés dans le travail et l’asservissement, s’écoutent encore aujourd’hui quand on veut s’en libérer. 


Rumble : The Indians Who Rocked The World, Catherine Bainbridge & Alfonso Maiorana, 2017 

Jean-Marc Limoges est membre du comité éditorial de Liberté.