Le gros lot 

François Vincent, Calendes 1, 2017, huile et acrylique sur toile, 91.5 X 122 cm, PH : Daniel Roussel. L’artiste est représenté par la Galerie Dominique Bouffard, située au 372 rue Sainte-Catherine ouest, espace 508, à Montréal. 

François Vincent, Calendes 1, 2017, huile et acrylique sur toile, 91.5 X 122 cm, PH : Daniel Roussel. L’artiste est représenté par la Galerie Dominique Bouffard, située au 372 rue Sainte-Catherine ouest, espace 508, à Montréal. 

La permanence des choses ne tient parfois qu’à un fil pour les structures moléculaires complexes que sont les civilisations. Le plus anodin des événements peut déclencher le chambardement, provoquer la volatilisation féroce de l’ordre établi, révéler les forces en ébullition jusqu’ici latentes. Même les géants trébuchent sur des brindilles, glissent sur des peaux d’huile.

–––

Cela faisait quelques semaines que l’on suivait en haletant la montée des enchères. À coups de centaines de milliers de dollars, et de façon totalement improbable, les mises au jeu atteignaient peu à peu des altitudes stratosphériques. Les montants ne cessaient de battre leur propre record depuis la création du MegaMillions777 et, à-partir du moment où le gros lot fut de 808 millions de dollars, on ne parla plus que de cela. Il devint presque impossible de ne pas céder à la pression du délire collectif. À moins de crouler dans la plus déplorable des misères ou de surnager dans les hautes sphères de la grande fortune, tout le monde achetait des tickets. Y compris les gens de morale et de culture qui s’enveloppaient d’habitude dans les voiles immaculées de leur noblesse d’âme, volant loin au-dessus de ces divertissements populaires, de ces machines à songes. Il n’était pas rare de les surprendre, à la faveur de la nuit, se procurer des billets sous le manteau comme quelque publication honteuse et gaillarde, sous couvert d’« expérience sociologique ». De fait, la quasi-totalité de la population participait aux tirages, et bon nombre se ruinait à petits feux, acquérant pour plusieurs centaines de dollars de tickets de loterie chaque semaine.

À 957 millions de dollars, on invita quotidiennement des statisticiens et des mathématiciens, qui côtoyèrent désormais les astrologues et les médiums sur les plateaux de télévision. En librairie, les livres de vulgarisation sur les probabilités s’arrachaient comme des petits pains. Car les chances qu’il n’y ait aucun vainqueur devenaient sans cesse plus minimes à mesure qu’un plus grand nombre de billets se vendait. On atteignait presque le maximum possible. En fait, pour la première fois dans l’histoire d’une loterie nationale, les chances qu’il y ait un vainqueur frisaient asymptotiquement le 1, touchaient l’inéluctable. Mais toujours les tirages ne désignaient personne. Certes, les petites mises étaient remportées, et les crises cardiaques, les attaques de spasmophilie, les accès de folie, n’étaient pas rares chez ces menus vainqueurs qui avaient frôlé du bout de leurs doigts la toison d’or de l’immense pactole.

Vous comprendrez bien qu’à chaque soir de loterie, tout dans le pays s’arrêtait. On retardait les séances de cinéma, on interrompait les rencontres sportives, on ajournait les allocutions officielles, on décalait l’horaire des spectacles, on arrêtait les voitures et les transports en commun… on envahissait les bars, on se réunissait autour des télévisions et des postes de radio, on se rivait assoiffé sur les écrans connectés… pour assister à l’impossible, pour manger sa casquette devant l’invraisemblable : l’irréfragable absence de vainqueur.

Il y avait d’ailleurs, vous vous en douterez, toute une économie souterraine et parallèle de parieurs et de bookmakers. Des individus empochaient ou perdaient des fortunes à gager sur le fait qu’une fois encore, personne ne remporterait le jackpot ultime, le butin du siècle. On n’avait pas le choix, il fallait bien faire quelque chose. C’était comme flotter par mer morte… Le vent des hasards et des probabilités, qui toujours avait soufflé avec une relative prévisibilité son lot de chance et de malchance sur le réel, s’était mystérieusement et anxiogènement tu. Les lois familières du monde physique semblaient suspendues. Dans l’effroi, on sentait que tout, désormais, pouvait advenir : le chaos, la fin, le règne du n’importe-quoi et du sauve-qui-peut. Et effectivement, un raz-de-marée déferla, qui fut presque un soulagement.

À 1 milliard 274 millions de dollars, contre toute attente, au milieu d’une sorte de creux fataliste, il y eut finalement un ticket gagnant. Un magnat des mines avait acheté pour plus de 175 millions de dollars de billets, soit tous les numéros disponibles qui étaient restés invendus. La dépense était colossale, mais le gain fut à la hauteur. Somme toute, une jolie prise de risque, un bel investissement. Rien de bien différent de ce qui se jouait d’habitude dans le monde des requins de la finance. Calcul audacieux, placement judicieux, bénéfice juteux. La victoire au plus hardi, le pot commun au plus malin.

Les apologues du système économique trouvèrent la conclusion de l’aventure fort amusante. On vanta les mérites du champion, qui sut contourner la chaste virginité des probabilités par la masse de ses avoirs. On crut bon d’applaudir à ses rodomontades lorsqu’il se targua d’avoir fait la seule chose que les autres auraient aussi dû faire s’ils en avaient eu l’idée et les moyens. On salua même son outrecuidance lorsqu’il révéla qu’il n’avait pas vraiment besoin de cet argent, qui ne représentait finalement qu’un tiers de son chiffre d’affaires semestriel. Il allait évidemment conserver l’intégralité de son pécule, mais vraiment, il ne voyait pas pourquoi on avait fait tout un plat de cette loterie depuis des mois et des mois. C’était une bonne chose de réglée, maintenant retournons tous au travail.

Parmi les classes populaires et moyennes, ce résultat et cette arrogance furent tout simplement intolérables. Comme si, pour la première fois de leur vie, l’injustice du monde leur explosait au visage, injustice tout entière cristallisée dans ce fait qu’un être déjà béni de richesses puisse rafler la cagnotte qu’ils avaient contribué à faire enfler à la sueur de leur espoir. Comme si la honte d’avoir cru un instant à des rêves de prospérité insolente leur éclatait brutalement au nez, aux yeux, aux oreilles, au cerveau. Et avec, sombrait définitivement tout le respect, toute la résilience qu’ils avaient pour l’ordre tel qu’il est des choses.

Il y eut d’abord des manifestations un peu hirsutes et désorganisées, des émeutes à l’aveuglette. Des bureaux de la loterie nationale furent vandalisés, visés par des jets de pierre, par des cocktails Molotov ; et l’un des yachts du magnat fut coulé par un commando de manutentionnaires portuaires. Ces actes furent sévèrement réprimés par des peines de prison ferme, et, lors des marches de soutien aux punis qui eurent spontanément lieu, il y eut des souricières, des arrestations, des coups de matraque appuyés, des poussettes renversées par des agents de police à cheval, des gazages au poivre, des yeux crevés par des tirs de flashball, des tympans explosés à coups de canon sonique, quelques morts en détention par asphyxie suspecte. Les organes des grands groupes médiatiques privés saluèrent la ténacité et le professionnalisme des forces de l’ordre, leur sens de la maîtrise face à ces hordes dégénérées de radicaux anarchistes

Et là, apparut au grand jour ce que tout militant pratiquant savait déjà, ce que tout activiste avait éprouvé et vécu avec le sommet de son crâne et la délicate flore de son appareil respiratoire. À savoir que la police, les juges, les médias et, somme toute, l’ensemble de la puissance étatique, ont pour vocation et fonction de protéger et défendre les biens, les privilèges des plus nantis. Pour le gros des masses moyennes jusqu’ici patientes et consentantes, la froideur retorse du système devint cruellement limpide : le mythe illusoire de l’exploitation mutuellement bénéfique, le rêve fallacieux de l’équité sociale, la nature foncièrement prédatrice du profit capitaliste, la supercherie démocratique, la roue voilée de la fortune.

Et cette glorieuse nation, jusqu’alors magiquement huilée et régulée par les fantasmes d’abondance, par le surtravail acharné, par les crédits à la consommation, par l’endettement endémique, par la surproduction de divertissements industriels visant à abrutir les dernières onces de lucidité, s’effondra sur elle-même comme un château de cartes pipées et rongées de l’intérieur. Lors, une fois de plus dans la grande chronique des civilisations, le reste du monde interloqué contempla le naufrage d’un insubmersible Titanic dans les eaux glacées de l’Histoire.


Joan Sénéchal est professeur de philosophie au Cégep. Quand il n’enseigne pas, il explore les dédales de notre monde  sous la forme de fictions ironiques et un brin  dissonantes. Rien n’est plus dystopique que le temps présent quand on l’observe  du dehors, ni  plus  fantastique que la banalité quand on la scrute dans ses  infimes  détails.