Las Vegas : le pourquoi ou le comment et le combien ?

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La recherche des causes a de tout temps caractérisé l’activité de l’esprit, particulièrement en philosophie, faisant remonter jusqu’à la recherche du premier commencement. Et on remonte, remonte jusqu’à Dieu, ou alors la Nature et son Big Bang, concepts remplis de mystère sur lesquels vient buter notre quête. On a longtemps opposé cette recherche des causes à la démarche technique, supposément différente : « la philosophie s’occupe du pourquoi, les sciences du comment… », aimait-on répéter. Sciences et techniques avec leurs hypothèses voudraient s’éloigner de toute intention ou volonté supposées trop humaines, elles seraient plus du côté des structures, des dispositifs.

Mais le pourquoi et son sous-entendu psychologique ont la vie dure. On l’a bien vu dans les médias dans les jours qui ont suivi la fusillade de Las Vegas, le 1er octobre dernier. Les enquêteurs du FBI n’ont cessé de chercher des indices : pourquoi Stephen Paddock a-t-il agi ainsi ? Pourquoi tuer au hasard des douzaines de victimes qu’on ne connaît même pas ? Au hasard mais non à l’aveugle, derrière ses fusils à téléobjectifs. Pourquoi donc ?

Bien sûr, on peut poser la question des intentions. Mais est-ce la bonne ? L’histoire d’un individu implique tant de données, de particularités… Nos pourquoi ne risquent-ils pas de venir se buter sur une équation privée : parce que c’est lui, Paddock, et qu’il n’était pas un autre. Moisson mystérieuse, assez stérile. N’est-il pas temps de se demander dès lors : pourquoi le pourquoi est-il soudain si important ? À rechercher les intentions, ne fait-on pas fausse route de façon plus ou moins intentionnelle ? N’est-ce pas un alibi, une diversion ? Un déplacement d’attention éloignant du domaine des actions possibles, à entreprendre. Demander « quel est donc le mobile de ce fou ? » comme si cela seul importait, n’est-ce pas là avancer à l’aveugle, les yeux fixés sur une question de film policier alors que la triste réalité est ailleurs, plus dérangeante d’être plus banale.

Serait-ce le moment de se demander si cette folie n’est pas affaire de dispositif et de structure, bien plus que de mobile ? Se demander, donc, comment ? Et encore plus : combien ? Une folie favorisée par combien de facteurs ! Marx et avant lui Hegel parlaient du passage de la quantité à la qualité pour expliquer au plan sociologique comme physique les transitions d’un état à un autre, les mouvements dans la nature et dans notre perception. Tout change passé un certain seuil, une certaine quantité, les apparences de stabilité sont suivies de ruptures, de la glace à l’eau à la vapeur, d’un individu à un groupe à une classe, etc. Une société dans laquelle il y a un revolver par-ci par-là est une chose. Une société dans laquelle il y a mille revolvers au petit écran chaque semaine, où on peut se procurer des fusils au coin de la rue, c’est autre chose. Dans laquelle « l’art » de s’en servir, d’un film à une série à une actualité, est montré comme secrètement désirable. Qu’il se lève celui qui n’a jamais vibré, de High Noon (Le train sifflera trois fois) à Sergio Leone, sous les décibels d’un pistolet fumant ? Combien de fois ?

Poser la question psychologique du pourquoi et des intentions est une déviation tentante qu’il faut refuser. Comme si la réponse allait révéler LE secret et LE remède. Sont-ce donc les motivations personnelles qui sont pertinentes ici ? Ne sont-ce pas plutôt les moyens, les récurrences et incitations ? Par exemple, les comment d’une logistique entêtée : manœuvrer tout ce fourbi de mort dans des valises, louer une suite ou deux, à quel étage, etc. Et encore plus le combien : combien de spectacles, combien de fascinations par le feu du canon avant de craquer, et ce, dans le décor d’une ville aux imitations étranges où l’on va, d’une carte postale à une autre, d’une fausse pyramide de Chéops à une fausse tour Eiffel à un faux western – mais avec de vraies balles et de vrais morts. N’est-ce pas le montage des fascinations et des incitations qui est ici à interroger ? Non le racisme systémique, mais le mimétisme systémique, le mimétisme du spectacle de tuer.

Pourquoi ? On ne le saura jamais que très approximativement : par un réseau inextricable de causes et d’effets jusqu’au « big bang » initial qui font un Paddock. Et on fermera le dossier au lieu d’ouvrir le problème. Un homme malade et certes qu’il aurait fallu soigner. Mais malade de quoi au juste ? Malade à Las Vegas de Las Vegas ? Ce malade dans un coin reculé, dans un pays où il y a une arme à feu à tous les 50 km, n’aurait pu faire un tel carnage.

Poussons cet aspect maladie plus loin : la vraie question demande non seulement de changer ses termes mais d’inverser l’ordre des causes. Non pas: pourquoi un individu déjà malade en vient à poser pareils gestes, mais plutôt: comment quelqu’un placé dans ce carnaval quotidien de la mort-spectacle, où le tow tow excitant des armes et le bing bang des voitures qui revolent remplit les salles de cinéma, comment donc cet individu armé jusqu’aux dents n’en deviendrait-t-il pas de ce fait malade ? La maladie non pas comme cause mais comme effet. Les hommes aiment les jouets et la puissance magique, les voitures, les ordis – et les armes. Autant de spectacles d’armes crachant le feu sans jamais se servir des siennes, n’est-ce pas aussi improbable qu’avoir dix Ferrari dans son garage sans jamais dépasser les 100 km à l’heure…

Certains prétendent que la fiction de la mort violente sur nos ondes est une purgation (la fameuse catharsis des Anciens), sans laquelle la violence serait bien pire. Accepter à doses fictives ici, pour mieux exclure dans le réel là. Cela se peut en partie. Reste que, fictive ou réelle, si elle effraie les uns tout en comblant un désir pervers, elle devient contagieuse pour les autres. Ce qui semble évident, c’est que, sous toutes ses formes et pour tous les publics, elle n’est qu’une prolongation du film d’hier soir. Dire qu’il s’agit d’une tragédie américaine ordinaire est une figure de style bien triste. Qu’il s’agit d’un spectacle de plus dont il ne faut pas minimiser l’excitation morbide suscitée chez tout un chacun est encore plus triste. Mais si c’était là, contre toute dénégation, l’aspect inavouable de la chose? Si l’horreur s’y mélangeait à un parfum de sacrifice sacré qui nous trouble en quelque coin reculé de notre psyché? Quand un phénomène suscite un haut-le-cœur viscéral et universel, il finit par disparaître, or les tueries-spectacles se maintiennent.

Ce n’est que le début d’une analyse. Si nous ouvrons maintenant cette spirale du combien, de la quantité des images incitatives suscitant le mimétisme, la question se pose : comment gérons-nous ce stock ? Les représentations du monde qui congestionnent nos médias sont loin d’être univoques. Comment trier, choisir ? La frontière entre l’acceptable et l’inacceptable sur nos internets et nos télés en devient flottante à bien des égards. Déplorations à telle chaîne, délectations à une autre, à la même heure et pour le même phénomène! Pour être plus clair : cinquante nuances de gris au canal X et cinquante nuances de rose au canal Y pour dénoncer les nuances de gris. Addition des signes, confusion des signes. La société postcapitaliste ne suit pas la logique de la non-contradiction mais celle de la production, elle diffuse ! Une chose et son contraire, peu importe, voici un spectacle, voici le scandale suscité par ce spectacle ! Pour le même prix, lequel préférez-vous ! Là où le combien prime tous les jours, il engendre une société mélangée. Le sous-titre de ce texte pourrait se lire, en français bien d’ici : Quand la quantité nous mélange.

Le combien et le mélange régnant, les effets de mimétisme aidant, nous trempons dans une soupe étrange, où macèrent nos perceptions. Entre le frisson d’horreur et le frisson du passage à l’acte, quoi est subi ? Quoi est voulu ? La frontière est fragile, elle devient chaque jour plus poreuse. Sans parler de la dramatisation des faits, qu’on entretient comme si elle était obligatoire ; elle n’est que « vendeuse ». Nos mœurs n’y échappent pas. Ne faut-il pas ici aussi inverser les causes et demander : est-ce que nos mœurs sont au départ si malades, ou la dramatisation qui les accompagne ne contribue-t-elle pas au doute moral et à la confusion de l’être-mélangé ? La division entre Bien et Mal semble si nette sur nos tribunes. Justement. Ne l’est-elle pas trop? Le passage de la sphère privée à la sphère publique, et vice-versa, n’y semble-t-il pas très mystérieux ? Et digne d’enquête. Il y aurait une thèse à faire concernant « l’information et les signes de l’affectivité », sur la façon dont le contenu est « acté » par les lecteurs qui modulent le vécu sur différents tons. Est-ce que cette mise en scène est un effet nécessaire et innocent, ne peut-elle parfois réactiver, prolonger, transformer l’éprouvé et le vécu qui s’était oublié? Mais enfin, dira-t-on, la souffrance existe, l’injustice aussi, la frontière entre Bien et Mal doit être tracée ! Certes, mais est-elle aussi nette et limpide dans le réel que sur nos ondes? La société mélangée a certes besoin de dire la souffrance et l’injustice, que la frontière de l’inacceptable soit enseignée, mais elle le sera moins par une mise en scène de l’événementiel qu’en tenant compte de l’ensemble des réalités effectives qui façonnent les signes et les conduites. Le souci de concret qui anime nos sociétés ne sera pas atteint par des voix qui oublient qu’elles ont un corps : les Anges d’un bord, les Démons de l’autre, n’est-ce pas un peu simpliste ? Si on exclut de l’analyse le comment et le combien des incitations et du mimétisme, n’est-ce pas l’expérience des faits qui est escamotée – et la genèse des attitudes ? Demander « comment X est-il possible ? », chercher la cause, « the crack in everything » comme disait Cohen, n’est-ce pas là que nous en sommes rendus ? L’auditeur-spectateur de la société mélangée appelle de ses vœux un monde plus clair qui sache prendre en écharpe la complexité d’une vie vécue dans le cafouillis des messages. Il a déjà péché et il peut avoir quelque pudeur au lancer automatique de la première pierre. On dirait qu’on veut lui forcer la main, avec cette même voix qui a fabriqué les idoles hier, qui les condamne aujourd’hui et qui va en refabriquer demain.

Élargissant encore la spirale, revenons brièvement sur cette notion de spectacle sacrificiel effleurée plus haut. Nous avons eu beau lire Macluhan, Debord, Baudrillard et d’autres, on dirait qu’il y a dans le show de la société violente (tous les shows ?) plus que n’en peut et n’en pourra jamais contenir l’analyse rationnelle. Ce plus nous empêche d’entrevoir pour cette société un terme prévisible, et nous entraîne du côté des réflexions de Georges Bataille sur les civilisations « archaïques » (qu’on songe aux Incas) ; lesquelles, selon une économie de l’excès, sont comme tenues de déployer et de dépenser le « trop » de leur énergie, de leur richesse, ce qu’elles font en débordant l’ordre ordinaire pour offrir des sacrifices humains où les victimes sont réduites à l’état de « moyen ». N’en sommes-nous pas nous aussi rendus à cette extrémité, dont la quantité et le combien sont les principes? Par exemple, tout ne se passe-t-il pas comme si la National Rifle Association représentait un des points avancés d’une société du sacrifice par le spectacle, une société du show qui, comme on sait, « must go on », un entertainement macabre avec lequel on ne peut presque plus prendre ses distances, qu’on n’ose pas condamner vraiment, unanimement, entièrement, comme si notre société riche était intimement liée à cette folie, comme si elle était « dûe »? Nous sommes de plus en plus mélangés au plus profond, pour parler comme les ados, d’un nous-même étourdi, à la périphérie des sacrifices, dans la facilité d’être spectateur. À l’heure des instantanéités affectives pour tous et du besoin de nirvana qui vient avec, rien de surprenant, rien de rassurant non plus si l’heure semble être au paradoxe et à l’ambivalence : certains trouvent l’époque merveilleuse par les communications qu’elle permet, d’autres envisagent à l’horizon une décadence jamais vue – par les communications qu’elle permet !

Il faudra déplacer encore l’analyse pour devenir plus précis à propos de son objet mouvant et flou. Société et folie vont-ils de pair ? Si les différentes formes de Saturday night fever sont certes une soupape nécessaire, un Paddock est-il une des soupapes que la société trouve pour se libérer des excès qui la travaillent ? Quelle que soit la réponse, il faut cesser de faire comme s’il était le seul en cause, le seul à être perdu, le seul à « savoir pourquoi »… Entre la fiction perverse où baignent ceux qui n’ont jamais tenu un revolver, et l’envie d’entrer dans le « vrai film » de ceux qui aiment les armes dans cette société qui aime les vendre, comment s’étonner ? Paddock l’a fait parce quil avait les moyens de le faire et parce quon lui en a donné lenvie.

Quelle réponse à quel pourquoi pourrait apaiser la douleur des survivants et des proches des tués? Nous sommes tous des survivants à Paddock ; tous pris avec des questions de conduite, ayant tous intérêt à une plus grande clarté dans les signes de l’information et de la culture. Vaste programme, à reprendre chaque jour. En attendant, la question du combien a plus d’avenir ici : quand la quantité des armes devient qualité et familiarité funeste, quand le spectacle devient incitatif, quand la maladie n’est plus une cause mais un effet, quand l’intérêt industriel devient plus important que la vie, il faut se préparer à pleurer. Et à pleurer encore dans un mois, faute d’agir. Le cowboy a contribué à faire le pays américain, jadis. Aujourd’hui, ce pays va se défaire périodiquement sous nos yeux tant qu’on va rendre désirable le fait d’être derrière un fusil – plutôt que devant. Tant que sortir de l’imaginaire quotidien où l’on tue va devenir plus difficile pour certains individus que de tirer sur une gâchette.


Normand Corbeil
Écrivain et ex-professeur de philosophie

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