Felicità felicità

Le soir où j’ai rencontré Andrea au City Circus Hostel d’Athènes, il buvait dans le lobby avec trois Américains rencontrés quelques heures plus tôt. Je voyageais avec des amies, et Jared, le plus vieux du groupe, nous avait invitées à les rejoindre. « Come and join us, we are the International Geographic! », avait-il clamé. Mes amies et moi trouvions ridicules ces garçons saouls, mais avions accepté l’invitation, faute de projet plus intéressant. Je m’étais assise à côté d’Andrea. Il m’avait observée quelques instants, puis m’avait demandé si j’aimais les bonnes blagues. J’avais acquiescé, puis il s’était approché et m’avait murmuré dans l’oreille : « Beauty lies in the eye of the beerholder ». Je l’avais regardé interloquée ; il avait explosé de rire et avait cassé son verre par terre. Je m’étais dit qu’il était débile et que j’allais plutôt parler aux autres garçons. Ce n’est pas arrivé. 

Au fil de cette première soirée, j’avais fini par comprendre que, pour Andrea, les « meilleures blagues » se situaient dans l’excès, et que la vie se concevait comme une suite de fous rires et de limites à transgresser; que, dans son monde, les frontières légales, culturelles, spatiales, ne demandaient qu’à être bousculées, et qu’il avait besoin de tester jusqu’où il était capable de frôler le danger, pour ensuite convaincre les autres de faire de même. Avec lui, le danger devenait un espace de plaisanteries à partager, un lieu chaotique et illogique dans lequel il fallait se lover, dire en souriant « Yes, yes, everything is fine ! », si l’on voulait continuer à graviter autour de lui. 

J’ai souvent eu peur des risques qu’il prenait sur un coup de tête, mais encore plus de ceux auxquels il m’exposait. Chaque fois, j’ai tremblé, hésité, fermé les yeux en espérant être encore chanceuse aujourd’hui, épargnée d’un malheur par je ne sais quelle bonne grâce. Il y a eu cette virée où nous roulions à 160 km / h sur les autoroutes de Livourne, après qu’il eut bu et fumé. Ce moment, la première nuit, où nous avons sauté par-dessus les portes de fer de trois mètres de haut cerclant le temple d’Héphaïstos. Puis l’ascension d’une montagne dans la noirceur la plus totale, où Andrea me tenait la main pendant que des chiens errants aboyaient, nous avertissaient de ne pas poursuivre notre route. 

Il n’écoutait rien, me disait « Everything will be okay», et une partie de moi le croyait, décidait de vivre jusqu’à en mourir, peut-être ce soir, un autre, n’importe quelle fois où il aurait eu une idée folle à laquelle je n’aurais pas été capable de dire non. Je n’étais jamais capable de lui dire non. À tel point que je pouvais envisager, accepter même, que ma vie se termine par sa faute, comme si ses erreurs étaient plus nobles et excusables que celles des autres; comme si ses décisions étaient dignes de ma mort. 

Tutto è perfetto, niente paura, c’était ce qu’il répétait pour me rassurer, me convaincre, mais je savais déjà qu’à lui, il ne pouvait rien arriver, que, si j’étais à ses côtés, peu importe le pays, la ville, je serais protégée par le cercle magique qui auréolait nos pas. En Grèce comme en Italie, où je l’ai revu les deux étés suivant notre rencontre, sa seule présence semblait permettre des face à face avec des êtres fabuleux et improbables : des conquistadors du XXIe siècle se promenant sur de grands chevaux blancs, des renards roux qui nous fixaient au bord des routes toscanes, des chamans autoproclamés qui récitaient par cœur des poèmes de Rimbaud. Il n’y avait pas d’explication logique, outre le fait qu’Andrea avait le pouvoir de tous les charmer : hommes, femmes, enfants, artistes, devins, oiseaux, insectes. Sa foi étrange, presque mystique, en l’équilibre du monde m’insupportait, car je me savais incapable d’acquérir la même. Rien ne pouvait le surprendre. Il ne craignait pas les mésaventures, alors que j’inventais des catastrophes comme d’autres prédisent la météo. Chez lui, en Italie, il abordait les inconnus en leur demandant s’ils avaient du feu, même s’il conservait toujours un briquet dans ses poches. Il posait des questions aux Livournins pendant de longues minutes, et quand on lui rendait la pareille, il se présentait par un simple : « Sono Andrea. Studio filosofia della felicità all’università. » Tous lui souriaient alors benoîtement, comme s’il venait d’annoncer qu’il avait trouvé un remède contre le cancer. Étudier la philosophie du bonheur le hissait au rang d’humain de qualité supérieure. Il brillait comme un astre ; à ses côtés, je perdais ma contenance, mes contours, le périmètre de ma personne. 

Je l’ai aimé, trop fort pour ne pas souffrir de sa lumière inaccessible. Puis il y avait nos différences et toutes les subtilités qui se perdaient dans cet anglais que nous partagions de force. Dans les écarts de cette langue informe, des morceaux de nos singularités disparaissaient inéluctablement, de sorte que je pouvais seulement m’attacher à ce que nos corps voulaient bien me laisser de vivant. 

Des semaines après notre rencontre en Grèce, mes règles m’ont confirmé que je n’étais pas enceinte de lui, et j’ai dû m’avouer qu’une part de moi, infime et incompréhensible, le regrettait un peu. Il s’était mal protégé, et je l’avais laissé faire, imposant pour la première fois cet attrait du risque à mon propre corps, l’obligeant à braver mieux que moi l’adversité, à accueillir les dangers comme Andrea en avait fait depuis longtemps sa loi. J’ai dû y prendre goût. Mon corps est devenu un rempart contre l’oubli. 

Alors que rien de nous, de nos élans, ne pouvait survivre au temps et aux kilomètres, je voulais ma chair, fragile, marquée d’histoires. Je revenais en Italie malgré les conseils de mes proches, les cailloux et les bracelets qu’Andrea me donnait comptaient moins que les cicatrices ou les suçons violets qu’il me faisait. Je l’embrassais même s’il me mettait en garde contre ses maladies contagieuses, son rhume, sa grippe, ses feux sauvages. J’observais les hématomes, les écorchures, les réactions cutanées que je gagnais en sa présence comme tant de petits trophées faciles à rapporter, et qui me rendaient heureuse lorsque je les admirais dans le miroir.  

Montréal avait toutefois le don de me retirer ces images, comme si elles ne m’étaient que prêtées. De retour dans cette ville qui n’intéressait pas Andrea et qu’il ne trouverait jamais suffisamment « drôle » à visiter, je découvrais que les traces des voyages s’estompaient progressivement, et que même les cicatrices les plus tenaces et nacrées finissaient par se fondre avec ma peau. Aucune marque, aucune empreinte n’était réellement indélébile. Mon corps remplaçait si aisément cette enveloppe, cette histoire, par une autre. Tout m’échappait, et la félicité ne me semblait plus qu’une parure éphémère, un privilège réservé à Andrea et ses études universitaires. La saisissait-il mieux que moi, lui qui prétendait ne jamais se laisser malmener par la vie ? Qui de nous deux prenait les plus grands risques ? J’aurais voulu pouvoir rassembler les morceaux, superposer nos peaux, accumuler les multiples strates tombées en cours de route, afin de voir quelles frontières insoupçonnées avaient finalement eu raison de lui, de moi, de cette allégresse qui demeurait de l’ordre de la recherche.   


Alice Michaud-Lapointe est une auteure québécoise née à Montréal en 1990. Elle a fait paraître aux éditions Héliotrope le recueil de nouvelles Titre de transport (2014 ; format de poche, 2016, finaliste au Grand prix littéraire Archambault) et le roman Villégiature (2016). Elle est également doctorante en études cinématographiques à l’Université de Montréal.