Son vieil ami A. S. Souvorine !

« Un vieil ami de Tchekhov », écrit le biographe Ernest J. Simmons à propos de cet Alexeï Sergueïevitch qui était comme Anton Pavlovitch petit-fils de serf. Il avait d’abord été un maître d’école enseignant la géographie dans un village perdu (quel beau sujet de nouvelle) avant de devenir à 40 ans et à la force de ses poignets un puissant patron de presse, un Citizen Kane russe dirigeant le plus lu des quotidiens de Saint-Pétersbourg, possédant une maison d’édition, une chaîne de librairies et le monopole de la vente de livres, revues et journaux dans les kiosques des gares.

« Un superbe magnat de la presse », écrit benoîtement Henri Troyat dans sa biographie expédiée du cher Anton Pavlovitch Tchekhov. Un bel enfant de chienne, vous dis-je, moi, que celui qui, antisémite et opportuniste sans scrupules, passé d’une jeunesse aux idées libérales à une carrière redoutable d’homme d’affaires réactionnaire, brutal mais volontiers soumis aux ordres du gouvernement, utilisa sans vergogne lors de l’affaire Dreyfus (qui faillit rompre son amitié avec Tchekhov) ce que l’on appelle de nos jours les faits alternatifs et la post-vérité… !

Qui s’intéresse à Tchekhov, lit sa correspondance et aime cet homme, l’un des êtres les plus compassionnels de l’histoire des lettres, rencontrera à tous les coins de pages cet affairiste chauviniste et retors (imaginez un vieux PKP barbu et élégant). Il est partout, on ne peut pas cheminer avec Tchekhov sans l’avoir dans les pattes, car dès qu’ils se sont connus un soir de décembre 1885, à Saint-Pétersbourg, aussi dissemblables qu’ils étaient, ce fut le début d’une amitié réelle, solide, qui survivra aux désaccords politiques. Une amitié scellée sur la reconnaissance par Souvorine du génie littéraire de celui qui jusqu’alors signait ses textes Antocha Tchekonte (l’engageant à Temps Nouveau – Novoïe Vremia, il lui ordonne de signer de son vrai nom) et sur leurs prédilections communes pour la pêche à la ligne, les spectacles, les cimetières et les livres (Souvorine, dans sa jeunesse liseuse, avait une plume prometteuse, il achète un théâtre, il écrit des pièces, il signe sans gêne des poèmes inédits de Pouchkine).

Irène Némirovsky, dans La vie de Tchekhov, biographie lacunaire et si juste qu’elle a écrite sans documentation, cachée à Issy-l’Évêque, dans la Nièvre, avant d’être déportée en 1942 dans un camp de la mort, évoque ainsi cet homme : « Une curieuse figure, ce Souvorine, un des hommes les plus détestés de son temps […] Les jaloux l’avaient surnommé “Que désire Monsieur ?” car, en toutes choses, il s’efforçait d’épouser le point de vue du gouvernement, qui l’en remerciait sans cesse par de nouvelles faveurs. » Dans la biographie de Simmons, parue en 1962, ce surnom est ainsi traduit : « Que-Puis-Je-Faire-Pour-Vous ? »

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Anton TchekhovVivre de mes rêvesLettres d’une vie, traduites et annotées par Nadine Dubourvieux, coll. Bouquins, 2016, 1057 p.