La trahison des images

The Upside-Downs of Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo (1903-1905), de Gustave Verbeek,
<p style="text-align: center;"> <font size="2"><i>The Upside-Downs of Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo</i> (1903-1905), de Gustave Verbeek</font></p>

Cette chronique, où l’on réinvestit des œuvres anciennes ou oubliées pour en montrer la pertinence contemporaine, s’est jusqu’à maintenant attardée à la littérature (et à la musique, au dernier numéro). Cependant, dans un monde hypermédiatique bombardé d’images, il serait – sans vouloir faire de mauvais jeux de mots – aveugle de négliger le champ iconique. The Upside-Downs of Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo (1903-1905), de Gustave Verbeek, une bande dessinée d’une rare audace formelle, nous permet, encore aujourd’hui, de nous interroger sur la manière dont nous lisons les images, et surtout la manière dont on nous les fait lire.

Le procédé en œuvre ici – plutôt unique dans l’histoire de la bande dessinée, il faut le dire –, s’il est d’une apparente simplicité, constitue en fait un véritable tour de force. Pendant 64 semaines, l’auteur réussit à construire un strip hebdomadaire de six cases (soit deux bandes de trois cases) qui se trouve en fait à en contenir douze ; pour lire la seconde partie, il faut tourner la bande dessinée « à l’envers ». Bien sûr, comme ces courtes histoires sont appuyées de récitatifs (cartouches de texte au haut des cases), ceux, inversés, au bas de celles-ci fournissent déjà l’indice d’une lecture tête-bêche. Mais la stupéfaction de découvrir que les images, elles aussi, se lisent de deux manières, qu’elles révèlent une réalité cachée dès qu’on les retourne, qu’elles contiennent en fait une seconde image superposée, force l’admiration autant qu’elles plongent le lecteur dans une profonde perplexité par rapport à ce qu’il croit voir. Ainsi, les cieux deviennent des mers et les poissons, des oiseaux ; les montées deviennent des chutes et les entrées, des sorties ; le sourire de la joie devient le rictus de la tristesse ; et, surtout, petite fille et vieil homme deviennent vieil homme et petite fille – trahison des âges comme des sexes.

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Eric Bouchard est professeur de littérature au Cégep du Vieux Montréal. Il a été libraire spécialisé en bande dessinée pendant une douzaine d’années, champ dans lequel il œuvre toujours à titre de rédacteur, de conférencier et de jury. Il tient dans la revue Planches la chronique « Relectures », où sont analysés des albums incontournables de la bande dessinée québécoise.