Shikuan-uishatshiminana* 

innu-Illustration de Julie Delporte, 2017
Illustration de Julie Delporte, 2017

Lorsque ma mère adoptive est rentrée à la maison, il était aux environs de 16 heures. Elle était partie avec sa demi-sœur Manakanet pour la cueillette de petits fruits sauvages, les shikuan-uishatshiminana, en ce samedi après-midi du mois d’avril où la température était clémente, juste assez pour passer quelques heures dehors. Un après-midi idéal. La neige recouvrait encore la terre, mais l’on pouvait déjà percevoir ces petites graines de couleur rouge parmi le lichen vert et blanc (cladonia rangiferina) qui parsème le sol du site de cueillette. Ma mère et ma tante avaient planifié cette sortie la veille. Elles avaient dû demander à un membre de la communauté de les amener au site qu’elles avaient choisi, cotisant chacune pour les frais de transport. Elles n’avaient pas de permis de conduire et comprenaient à peine le français. Ni l’une ni l’autre n’avait fréquenté l’école. Deux femmes Innu qui ne parlaient que l’innu-aimun, leur langue maternelle. Chaudement vêtues, bien préparées, elles avaient passé cette demi-journée sous le soleil de shishi-pishum (avril).

Ma mère était une femme très matinale et, ce jour-là, elle s’était préparée très tôt pour cette activité traditionnelle, qu’elle répétait tous les printemps. Dans un sac de toile, qu’elle placerait plus tard dans un plus grand sac de coton, elle avait mis du pain frais, l’innu-pakueshikan (la bannique), qu’elle avait préparé elle-même, l’enduisant de graisse de saindoux et l’enroulant dans un linge à vaisselle, un couteau et quelques biscuits secs, des kanakunauat. Il ne lui resterait qu’à préparer le thé, juste avant de partir, et à ajouter une couverture de toile blanche, apakuai, qu’elle étendrait sur le tapis de branches de sapin lors de leur pause. Elle était partie comme prévu en début d’après-midi pour aller cueillir les shikuan-uishatshiminana, comme on les appelle ici, chez nous, à Ekuanitshit, ces petites graines rouges qui ressemblent à des airelles, comme on les nomme en Amérique du Nord. Mon père et moi l’avons regardée partir avec la hâte qu’elle ramène à la maison ces petits fruits sauvages, sucrés et délicieux.

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*Les graines rouges du printemps


BIO : Adéline Basile travaille au Conseil des Innu de Ekuanitshit. Elle est directrice de l’habitation et de l’immobilier de la communauté.