Médias, culture et radicalité – Entretien avec Marie José Mondzain

Retrouver le goût de la résistance et de l'action politique

Marie José Mondzain - Illustration de Véronique Lévesque-Pelletier, 2017
Illustration de Véronique Lévesque-Pelletier, 2017

Vous proposez dans votre dernier livre, Confiscation. Des mots, des images et du temps, une réflexion sur la « radicalité », afin de la libérer du rapport à l’endoctrinement et aux gestes meurtriers auxquels elle est maintenant immédiatement associée. Vous y exprimez une colère et un sentiment d’impuissance des gestes, particulièrement des gestes de l’écriture. Dès la première page, vous faites un lien entre ce sentiment d’impuissance et « l’expérience quotidienne du délabrement des liens, devant le spectacle ou la lecture de ce qu’on appelle les “nouvelles” et qui précisément anéantit par sa nuisible répétition chaque jour davantage la possibilité même de toute nouveauté ». Quel rôle jouent selon vous les médias dans le sentiment de fatalité qui semble aujourd’hui s’abattre sur le monde ?

Ce sentiment d’impuissance est d’abord lié à tout ce qui s’écrit sur la situation actuelle, particulièrement en Europe, avec les rapports au terrorisme et à l’immigration. Il y a une littérature assez considérable et assez défaitiste, et surtout la prégnance de tout un courant de dépolitisation, qui a d’ailleurs mené au pouvoir un homme comme Emmanuel Macron qui, en s’en remettant aux mécanismes du capitalisme néo-libéral et à la financiarisation de toute administration politique, fait que les institutions elles-mêmes ne font plus du tout confiance ni au temps, ni à la pensée.

Dans ce contexte, mon premier mouvement était de ne plus avoir envie d’écrire, puisque je ne savais plus pour qui j’écrirais. Dans un tel climat général de découragement et de fatalisme, alors que la planète court à sa perte et que le capitalisme ne peut prospérer qu’en se mettant dans une crise de destruction de tout lien social et de toute problématique politique, je me demandais : écrire pour qui, et pourquoi ? Jusqu’à ce qu’il y ait ces rassemblements de La Nuit Debout, qui ont paru à beaucoup très dérisoires, parce que nous étions à la fois nombreux, et trop peu nombreux, et qu’on a donné l’impression, après deux ou trois mois de mobilisation à Paris, puis dans un certain nombre de villes de France, que les choses retombaient, et qu’elles retombaient d’autant plus que tout ça était paroles vaines, paroles dispersées, désordre, sans proposition d’un plan, d’un programme, sans désignation de personnalités fortes. Donc, La Nuit Debout a été vécue par beaucoup comme la nouvelle expérience d’un échec, et c’est dans ce climat-là que je me suis d’abord dit, moi qui avais été présente à La Nuit Debout, que je pouvais au contraire témoigner de la vitalité de la parole, même dans le désordre, de l’importance des commissions qui se donnaient pour programme de repenser la question de la constitution, de la représentation, de la légitimité politique, du lien social, du problème de la santé, de la situation des prisons, etc. Beaucoup d’idées étaient débattues dans des commissions qui n’avaient rien de spectaculaire, mais qui avançaient. Je me suis rendu compte qu’il y avait une contradiction entre l’image renvoyée par les médias de toutes ces mobilisations et la vitalité minoritaire, mais forte, qui s’était manifestée à ce moment-là. Je me suis alors posé la question de mon propre découragement face à l’écriture, sinon à la parole, en me disant que c’était donner raison à cette stratégie médiatique qui nous mettait tous devant la fatalité catastrophique, l’impuissance à faire changer les choses. Je ne pouvais donc que renforcer le système contre lequel je souhaitais résister en ne résistant pas aux stratégies de découragement, d’impuissance et de déterminisme fatal des mécanismes néolibéraux et de la catastrophe planétaire. Partant de là, et grâce aussi à l’assistance d’un éditeur et de mon entourage, je me suis mise à écrire sans être sûre tout de suite que j’en ferais ce qui s’appelle un livre mais convaincue qu’écrire, et préciser chaque jour un peu plus ce qu’à la fois je refusais et ce que j’espérais, me permettait de revenir sur l’expérience que je venais de faire pendant deux ans.

Vous faites référence ici à votre expérience de travail à la Protection judiciaire de la jeunesse auprès de jeunes non emprisonnés mais en contrôle judiciaire, non emprisonnés parce que mineurs mais menacés de l’être parce que soupçonnés d’être candidats à la radicalisation.

J’ai travaillé après l’attentat de Charlie Hebdo avec ces jeunes adolescents. Et j’ai été sollicitée, sur la base de cette expérience, par une de ces associations bienveillantes, soi-disant bienveillantes, de déradicalisation, s’adressant à la fois aux radicalisés et à ceux en voie de l’être. Il s’agissait ainsi d’un lieu de formation à la déradicalisation, donc de rencontres avec les parents, les éducateurs, etc. À travers ces deux expériences, avec les adolescents, d’une part, et les « déradicalisateurs », d’autre part, j’ai eu l’impression d’une rupture, d’un fossé total, d’abord parce que ces adolescents dont je m’occupais ne me paraissaient pas du tout à déradicaliser mais au contraire à accompagner dans leur radicalité, afin de fournir à l’exigence radicale qu’ils avaient un contenu digne de leurs attentes, celui de la parole, de l’écoute, du partage d’images, de mots, de questions, sur la théologie, la politique, la sexualité, le crime, la délinquance, la drogue, etc. 

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Entretien réalisé par Jean Pichette

BIO : Philosophe, Marie José Mondzain est directrice émérite au CNRS et spécialiste du rapport à l’image. Elle a publié de nombreux livres témoignant du prolongement de sa pensée dans le champ politique. Son dernier livre, Confiscation. Des mots, des images et du temps, est paru à l’hiver 2017 aux Éditions Les Liens qui libèrent.