L’Empire de la communication

Le fantasme d’une communauté cybernétique

Illustration de Julien Castanié, 2017
Illustration de Julien Castanié, 2017

L’époque de la « mondialisation heureuse » semble en crise. Certains événements récents comme la montée du populisme d’extrême droite en Europe, le Brexit ou l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis suscitent l’inquiétude chez les élites globalisées. Devant cette réaction à la globalisation, la classe médiatique a rapidement jeté son dévolu sur les médias sociaux, qui seraient responsables de l’entrée dans l’ère post-factuelle. La corporation Facebook a ainsi été pointée du doigt pour avoir encouragé l’élection de Trump et le Brexit en diffusant des fake news. Son p.-d.g., Mark Zuckerberg, tente tant bien que mal de se défendre. À grands coups de manifestes et de discours publics, Zuckerberg déclare que Facebook s’est dorénavant donné la mission de lutter contre la montée de l’« antiglobalisme réactionnaire » en développant une « infrastructure sociale » qui permettrait de « donner au peuple le pouvoir de construire une communauté globale qui fonctionne pour tous ».

Facebook et l’Empire de la communication

En février dernier, dans un message sur sa page personnelle intitulé « Building Global Community » ─ que la presse a qualifié de « Manifeste Facebook » ─, Zuckerberg semble reconnaître timidement certains fondements aux critiques adressées à Facebook voulant que les algorithmes utilisés par l’entreprise pour nourrir les fils d’actualité des usagers encouragent les phénomènes de fake news et de bulles de filtres (filter bubbles). Mais selon Zuckerberg, les développements dans le domaine de l’intelligence artificielle pourront permettre de distinguer les fausses des vraies nouvelles de même que les nouvelles à propos du terrorisme de la propagande terroriste. Bref, les désordres de la globalisation résulteraient d’un problème technique et non d’une crise provenant d’un système politico-économique fondamentalement contradictoire. Il reste que derrière ce discours à l’apparence neutre et bienfaisant, on retrouve en condensé la conception du politique et de la société sur laquelle reposent les fondements du nouvel Empire de la communication que Facebook tente d’ériger. Il s’agit de dissoudre les anciennes communautés politiques articulées autour de l’État-nation pour les reconstruire en communautés culturelles post-politiques exprimant des styles de vie particuliers (par exemple : les communautés de fans de Star Trek, d’amoureux du plein air, d’amateurs de photos de chats, etc.). Dans cette vision typiquement américaine de la société, le bien commun n’est pas considéré comme étant supérieur aux individus, mais s’exprime plutôt par la capacité des individus de se brancher et de se débrancher du réseau au gré de leur volonté. Le seul rôle du politique consiste ici à permettre de rendre compte de la diversité des composantes de la société. Comme le stipule le « Manifeste » de Facebook : « Donner à chacun une voix a historiquement été une force positive pour le discours public parce qu’il augmente la diversité des idées partagées. »

Seule la technique serait ainsi en mesure de rassembler les communautés fragmentées dans un monde déterritorialisé. Ce discours dépolitisé, qui tire ses origines de la rencontre entre les mouvements contre-culturels et les cybernéticiens, soutient que les individus pourraient se libérer des États-nations en construisant des communautés virtuelles en ligne exemptes de toute forme de domination. Reprenant les prémisses de l’idéologie californienne, Zuckerberg soutient que la lutte de notre époque opposerait « les forces de la liberté, de l’ouverture et de la communauté globale aux forces de l’autoritarisme, de l’isolationnisme et du nationalisme ». Les propos de Zuckerberg font ainsi la promotion de la recomposition cybernétique de la société globale en une gigantesque organisation composée de communautés virtuelles reliées par des flux informationnels. En d’autres mots, il s’opère un glissement du gouvernement vers la gouvernance algorithmique. Ce n’est plus le peuple qui est souverain, mais la technique.

Ce contenu est réservé aux abonné.e.s

Vous êtes abonné.e à Liberté?
Entrez votre nom d’utilisateur et votre mot de passe ci-dessous.
Écrivez-nous pour obtenir votre nom d’utilisateur et votre mot de passe.

Vous n’êtes pas abonné.e à Liberté?
Abonnez-vous!
Achetez le numéro!



Maxime Ouellet est professeur à l’École des médias de l’UQAM. Il a publié en 2016 La révolution culturelle du capital. Le capitalisme cybernétique dans la société globale de l’information, aux Éditions Écosociété.