Le feuilleté d’une subjectivité

Conférer une valeur à l’événement en le rapportant au temps de l’art et de la littérature

Chaque conscience est orpheline et elle doit toujours lutter pour persévérer en elle-même contre les consciences rassemblées, territorialisées, assujetties, qui incarnent ce qu’on appelle la « bonne conscience ». Lorsque règne et fait peser son poids la « bonne conscience », chaque conscience est en danger.

Michel Morin, « L’avenir est aux migrants », Être et ne pas être

Pour ce texte dans lequel j’aborderai le reportage littéraire, j’aimerais partir d’un petit livre de Maylis de Kerangal intitulé À ce stade de la nuit, dans lequel un sujet écrivant, prêtant en quelque sorte sa vie à la vie vivante du monde qu’il rapporte, montre le caractère aléatoire, fugitif, accidenté qui est celui du vivre humain. Mettant en évidence son caractère universellement improvisé, quoiqu’à des degrés de chaos divers, il rend justice aux vies, même contradictoires ou lointaines, qui nous paraissent parfois incompréhensibles. Cette conscience à l’œuvre opère a contrario du récit médiatique, qui fige les vies en les alignant toutes sur le même modèle narratif prévisible, comme s’il n’y avait pas plusieurs formes de vie, variables d’un sujet à l’autre, d’un continent à l’autre, d’une culture à l’autre, toutes également valables.

Une narratrice, lors d’une nuit sans sommeil, laisse entrer la rumeur radiophonique du naufrage de réfugiés somaliens, qui gonfle bientôt pour contaminer sa pensée, son temps, sa vie. Déchiffrant simultanément le journal, elle remarque combien « la lisibilité du monde est une aventure disloquée », le montage des articles agencés par « une logique cryptée » et « différentes focales ». Pour faire sens de cette écoute du monde, elle doit laisser celle-ci réveiller en elle des souvenirs et associations d’idées, un réseau sémantique qui lui appartienne en propre. Sa subjectivité devient une chambre d’écho pour la texture disparate du monde et, bien qu’en proie au désordre tragique des événements géopolitiques, s’avère le seul chemin valable pour accéder à ceux-ci. 

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Maïté Snauwaert est professeure agrégée au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, où elle enseigne les littératures de langue française. Elle a publié Philippe Forest, la littérature à contretemps (Cécile Defaut, 2012).