Le feuilleté d’une subjectivité

Conférer une valeur à l’événement en le rapportant au temps de l’art et de la littérature

Chaque conscience est orpheline et elle doit toujours lutter pour persévérer en elle-même contre les consciences rassemblées, territorialisées, assujetties, qui incarnent ce qu’on appelle la « bonne conscience ». Lorsque règne et fait peser son poids la « bonne conscience », chaque conscience est en danger.

Michel Morin, « L’avenir est aux migrants », Être et ne pas être

Pour ce texte dans lequel j’aborderai le reportage littéraire, j’aimerais partir d’un petit livre de Maylis de Kerangal intitulé À ce stade de la nuit, dans lequel un sujet écrivant, prêtant en quelque sorte sa vie à la vie vivante du monde qu’il rapporte, montre le caractère aléatoire, fugitif, accidenté qui est celui du vivre humain. Mettant en évidence son caractère universellement improvisé, quoiqu’à des degrés de chaos divers, il rend justice aux vies, même contradictoires ou lointaines, qui nous paraissent parfois incompréhensibles. Cette conscience à l’œuvre opère a contrario du récit médiatique, qui fige les vies en les alignant toutes sur le même modèle narratif prévisible, comme s’il n’y avait pas plusieurs formes de vie, variables d’un sujet à l’autre, d’un continent à l’autre, d’une culture à l’autre, toutes également valables.

Une narratrice, lors d’une nuit sans sommeil, laisse entrer la rumeur radiophonique du naufrage de réfugiés somaliens, qui gonfle bientôt pour contaminer sa pensée, son temps, sa vie. Déchiffrant simultanément le journal, elle remarque combien « la lisibilité du monde est une aventure disloquée », le montage des articles agencés par « une logique cryptée » et « différentes focales ». Pour faire sens de cette écoute du monde, elle doit laisser celle-ci réveiller en elle des souvenirs et associations d’idées, un réseau sémantique qui lui appartienne en propre. Sa subjectivité devient une chambre d’écho pour la texture disparate du monde et, bien qu’en proie au désordre tragique des événements géopolitiques, s’avère le seul chemin valable pour accéder à ceux-ci.

*

Une cuisine, la nuit. L’unique lampe allumée crée au-dessus de la nappe un cône de lumière dorée que matérialisent les particules en suspension – une fois l’ampoule éteinte, je doute toujours de leur existence. Je suis rentrée tard et je traîne, assise de travers sur la chaise de paille, le journal étalé bien à plat sur la table et lentement feuilleté, le café du matin versé dans un mug, réchauffé aux micro-ondes et lentement bu. Tout le monde dort. Je fumerais bien une cigarette. La radio diffuse à faible volume un filet sonore qui murmure dans l’espace, circule et tournoie comme le ruban de la gymnaste. Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. Il résonne entre les murs, stagne, s’infiltre parmi les poussières, et soudain il est là, devant moi, étendu de tout son long, se met à durcir à mesure que les minutes passent – coulée de lave brûlante plongée dans la mer.

Si je donne en entier ce paragraphe qui forme l’incipit du texte, c’est pour l’unité graphique insécable de l’écrit qui y est une unité de pensée, non une simple découpe technique, et pour la subjectivation de l’événement qui y a lieu. Car, par sa description impressionniste, voire phénoménologique, cette entrée en matière impose une subjectivité affectée par le déroulement du monde, même si celui-ci semble avoir lieu au loin, transmis par « la voix correctement timbrée » qui, parce qu’elle ne laisse pas transparaître d’affect, échoue dans un premier temps à impressionner. Cette voix policée pourtant « bégaye » l’information, laissant place à un mouvement qui, pour anonyme et impersonnel qu’il soit, relève du sensible – « quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile » : « une accélération » que le nom propre de Lampedusa va venir cristalliser.

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Maïté Snauwaert est professeure agrégée au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, où elle enseigne les littératures de langue française. Elle a publié Philippe Forest, la littérature à contretemps (Cécile Defaut, 2012).