Les femmes invisibles – dernière partie

Alex Noël nous présente la deuxième et dernière partie de son reportage sur des femmes oubliées de la mondialisation.

Apprentissages-Illustration de Catherine Ocelot, 2017
Illustration de Catherine Ocelot, 2017

Le 4 mai 2001, au milieu de l’avant-midi, les couturières ont vu entrer dans l’usine des hommes qu’elles ne connaissaient pas, entourés de gardes du corps. Les contremaîtres ont été appelés dans le bureau du directeur et, pour la première fois, les ouvrières se sont retrouvées seules sur le plancher de l’usine. Il n’y avait plus personne pour les surveiller. Comme on ne cessait de leur répéter que l’usine allait bien et qu’elles avaient reçu la semaine précédente des machines à coudre flambant neuves, elles se sont imaginé qu’on venait leur annoncer que l’usine allait s’agrandir. Puis la ligne des gardes du corps s’est brisée et les contremaîtres sont sortis du bureau, les yeux rougis. Quand ils ont demandé aux filles d’abandonner leur poste, sans exception, et d’aller à la coupe où elles étaient convoquées, elles ont commencé à avoir un mauvais pressentiment. « On pensait qu’ils allaient nous annoncer qu’on était sur le chômage pour un petit bout, se souvient Isabelle, mais jamais ça. » Et même toutes massées à la coupe, alors qu’elles écoutaient ces hommes qu’elles n’avaient jamais vus leur dire quelque chose dans un anglais qu’elles ne comprenaient pas, aucune des six cent cinquante filles ne croyait que l’usine allait fermer. Encore le mois dernier, on leur avait répété que le sommet de Québec avait été profitable pour la compagnie. C’est seulement quand le directeur a commencé à traduire ce que les hommes avaient dit, quand il a prononcé les mots « fermeture » et « relocalisation » avec un trémolo dans la voix, que les couturières ont éclaté en larmes. Les gardes du corps leur ont demandé de reculer, de ne pas s’approcher des patrons, et les sanglots se sont répandus comme une vague dans la foule des six cent cinquante filles. On leur a demandé de se taire; on avait encore des indications à leur transmettre. Il régnait dans l’usine un silence de mort, se souvient Manon, comme si c’était leur propre mort, leur fin, qu’on venait de leur annoncer.

« On est retournées à nos postes, raconte Isabelle, mais les filles pleuraient tellement que l’usine n’arrivait pas à fonctionner. Ils nous ont dit de rentrer et ils ont fermé l’usine pour la journée. »

« C’était pour qu’on parte avant que les journalistes arrivent, pense Denise, pour pas qu’ils nous voient pleurer à la télé et que ça ternisse l’image de la compagnie. »

« Moi, j’ai pas pleuré devant les autres, raconte Manon. Je suis bonne, pareil. Avec deux enfants. Mais c’est quand je suis arrivée à la maison que j’ai pleuré. Je m’étais toujours dit que si ça ne faisait pas là, ça ferait ailleurs. Mais là, j’avais presque 50 ans, j’avais quitté mon mari et plus personne ne voudrait m’engager à mon âge. »

*

Le lendemain, toutes les filles pensaient que l’usine allait être sauvée. Le bruit courrait que le premier ministre Bernard Landry s’était déplacé à Trois-Rivières pour faire une annonce importante. Et elles ont cru, oui, que c’était elles qui étaient « importantes », que le gouvernement allait sauver l’usine, que l’annonce de la veille ne serait plus qu’un mauvais souvenir, une rumeur que les années se chargeraient de leur faire oublier.

Ce contenu est réservé aux abonné.e.s

Vous êtes abonné.e à Liberté?
Entrez votre nom d’utilisateur et votre mot de passe ci-dessous.
Écrivez-nous pour obtenir votre nom d’utilisateur et votre mot de passe.

Vous n’êtes pas abonné.e à Liberté?
Abonnez-vous!
Achetez le numéro!


Alex Noël enseigne au cégep et consacre une thèse à la dépossession dans le roman moderne québécois. Il est également lauréat du Prix du jeune écrivain de langue française 2016.