Bien en selle

Cyclo-féminisme - Illustration de Ravy Puth, 2017
Illustration de Ravy Puth, 2017

Le 14 juillet dernier, je préparais mes bagages pour un voyage d’une vingtaine de jours en vélo-camping lorsque j’ai entendu à la radio la nouvelle de la mort de Meryem Ânoun, une cycliste frappée par un camion dans le quartier Rosemont. Considérant que je m’apprêtais à partager la route avec des autos pendant plusieurs centaines de kilomètres, je suppose qu’il était inévitable que je me sente particulièrement interpellée par cette annonce, et que j’aie la gorge nouée, un instant, en pensant « ça aurait pu être moi ». Mais le mélange de tristesse et d’indignation que j’ai ressenti à ce moment-là me vient aussi de l’intime conviction que se déplacer à deux roues est une forme de revendication. Je me suis sentie encore plus désolée lorsque j’ai appris que la victime était une femme. Les conducteurs de poids lourds ne font pas de sélection genrée lorsqu’ils happent des cyclistes, mais il semble que l’acte de prendre la route à vélo prend, pour une femme ou toute personne issue d’un groupe marginalisé, une signification particulière. Entrent évidemment en ligne de compte les histoires de socialisation : dès l’enfance, les filles, c’est connu, sont généralement moins incitées à développer leurs aptitudes sportives que leurs homologues masculins. Mais au-delà des questions d’éducation, la mise en danger que représente le choix du vélo comme moyen de transport – car de telles collisions sont malheureusement loin d’être exceptionnelles – sous-tend une posture doublement subversive, il me semble, lorsqu’elle concerne des gens qui sont plus systématiquement « invisibilisés », dont le quotidien est déjà rendu plus précaire.

C’est cette vision que défendent plusieurs communautés de militantes cyclistes aux quatre coins du globe qui se revendiquent du cyclo-féminisme. Celles-ci dénoncent à la fois le sexisme dans les milieux cyclistes et prônent le vélo comme moyen d’agentivation pour les femmes. Davantage un ensemble de pratiques qu’un courant de pensée, le cyclo-féminisme ne se retrouve pas dans les corpus universitaires mais existe à travers une diversité d’activités et de publications alternatives : ateliers de réparation non mixtes, production de zines collectifs qui mettent en commun des témoignages et défendent la démocratisation du vélo, cours d’initiation gratuits pour les femmes immigrantes ou plus âgées, promenades de groupe nocturnes organisées dans le but de se réapproprier l’espace public et de dénoncer le harcèlement de rue. En m’intéressant au vélo dans une perspective féministe, j’ai découvert une foule d’initiatives qui sont radicales parce qu’elles agissent directement sur des facettes du quotidien dont on minimise trop souvent l’importance.

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** Un merci tout spécial aux Dérailleuses, plus particulièrement à Ravy et à Gabrielle, qui ont solidairement accepté de partager leurs expériences.