Luce Des Aulniers – Les éclats de la mort

De formation multidisciplinaire, Luce Des Aulniers est docteure en anthropologie et a enseigné pendant trente-six ans en sciences sociales, santé et communication à l’UQAM, où elle a fondé les Études interdisciplinaires sur la mort. Son dernier ouvrage solo, La Fascination. Nouveau désir d’éternité, est paru aux PUQ en 2009.

Illustration Jimmy Beaulieu - revue Liberté 317
Illustration Jimmy Beaulieu, 2017

Vous êtes anthropologue et avez longtemps enseigné à la Faculté de communication de l’UQAM, après avoir fondé les Études interdisciplinaires sur la mort. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la mort ? Quel parcours vous a menée à cet objet que l’on s’acharne plutôt aujourd’hui à cacher qu’à réfléchir ?

Luce Des Aulniers : Toute petite déjà, j’étais frappée par les questions d’inégalité dans les façons dont les gens mouraient, notamment en me rendant compte que des enfants de mon âge mouraient de faim ou sous les balles dans d’autres pays alors que moi, j’avais tout ce qu’il fallait, et même l’avenir… À l’origine de cet engagement à nous comprendre, nous les humains, face à la mort, il y a donc une émotion politique. Les « conditions du mourir » ont été un facteur déterminant dans ce choix-là. J’ai aussi grandi dans un milieu où je percevais les inégalités sociales. Entre autres, à Sept-Îles, j’avais une amie qui venait de Maliotenam et je voyais – comme on voyait tous – qu’il y avait un traitement différent selon l’origine ethnoculturelle. Après, de façon plus circonstancielle, dans les années 1970, j’ai publié un premier texte sur les questions liées à la mort en utilisant les ouvrages de Vladimir Jankélévitch, d’Edgar Morin et de Jean Ziegler, et enfin j’ai développé une grande affinité avec les travaux de Louis-Vincent Thomas, qui est devenu, par la suite, directeur de ma thèse, et avec lequel j’ai beaucoup travaillé dans les années précédant sa mort.

Peut-on dire de Louis-Vincent Thomas qu’il est la plus grande figure (ou la figure de proue) des études sur la mort ?

Philosophe et anthropologue, c’est lui qui, au début des années 1970, a inauguré la socio-thanatologie, cette étude comparative des rapports humains devant la mort, à travers les modèles traditionnels africains contrastés avec les idéologies occidentales. Il n’est pas qu’auteur de plus de trente ouvrages, ou universitaire exigeant et formidablement érudit. Il a transgressé les barrières disciplinaires, aucun savoir ne le rebutait, et il s’impliquait dans ses terrains comme dans la cité. Avec humour, générosité et sens du lien uniques.

Et qu’est-ce que l’étude de la mort ?

Question un peu difficile ! [rires] J’insiste toujours sur le fait que ce n’est pas de la mort dont il est question mais des rapports que les humains entretiennent avec elle. Comme anthropologue au préalable concernée par l’ethnologie, la gérontopsychiatrie et l’éducation, j’ai été amenée à cerner et à discerner les phénomènes associés à la mort. Dans les études sur la mort, on analyse comment ces comportements ou ces conduites sociales sont en large part déterminés par notre façon de voir la vie, les rapports que nous entretenons les uns avec les autres, les rapports au corps, au temps. Le grand pari de ma vie universitaire, depuis 1976, a été de documenter et de « pédagogiser » en quoi les rapports à la mort se forgent bien avant l’occurrence de la menace sur sa vie. En quoi nos modes de vie sont révélateurs de ce rapport-là. Ça forge un champ d’études qui est extraordinairement vaste, et en couplant le rapport à la mort – mort et femmes ; mort et société ; mort et animaux, etc. –, ça devient pratiquement infini. En observant le monde à partir de l’éclairage de notre rapport à la finitude, la mort devient l’astre solaire en quelque sorte. Ça éclaire beaucoup de choses, dont les inégalités sociales, comme je le disais tantôt.

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