Entretien avec Monette Vacquin : Ce que nous dit le monstre de Victor Frankenstein

La psychanalyste Monette Vacquin s’intéresse depuis une trentaine d’années aux liens entre inconscient et science, de même qu’entre raison et symbolisme. À l’occasion de la parution de Frankenstein aujourd’hui. Égarements de la science moderne, une édition augmentée d’un ouvrage publié une première fois en 1989, nous l’avons rencontrée.

Illustration de Guillaume Pelletier
Illustration de Guillaume Pelletier

Liberté : Comment en êtes-vous venue à écrire un livre sur Frankenstein, et pourquoi en présenter une édition augmentée aujourd’hui ?

Monette Vacquin : C’est un peu par hasard que je me suis retrouvée à m’intéresser à ce mythe et à son auteur, Mary Shelley. Dans les années 1980, la revue Autrement préparait un numéro sur le thème de la mère et m’a demandé un texte sur la fécondation in vitro. On était alors au tout début de ce type d’intervention… Louise Brown, le premier bébé éprouvette, comme on disait, venait de naître en Angleterre en 1978. Et quelques années plus tard, c’était Amandine, le premier en France, qui voyait le jour. J’ai d’abord été étonnée que l’on s’adresse à moi pour un tel sujet, car, à l’époque, je n’en savais pas plus que le grand public. Mais après m’avoir expliqué qu’ils cherchaient justement un regard extérieur, les gens de la revue m’ont aisément convaincue. J’ai ainsi pris contact avec René Frydman et Jacques Testart, les deux scientifiques ayant mis au point la technique de fécondation in vitro en France, et je suis allée passer quelques semaines à Clamart, à l’hôpital Antoine-Béclère, où était née Amandine.

Et qu’y avez-vous découvert ?

M. V. : J’ai immédiatement été divisée. Les rencontres avec les couples stériles, qui se rendaient là pour satisfaire leur désir d’enfant, étaient très touchantes, émouvantes. Bouleversantes même, dans certains cas. Pourtant, une fois seule dans ma voiture, tandis que je m’éloignais de l’hôpital, j’avais bien l’intuition qu’au-delà de cette envie tout à fait respectable d’avoir un enfant, ce qui se passait à l’hôpital révélait une autre réalité. En effet, toutes les femmes qui se rendaient à cette clinique n’étaient pas stériles, loin de là. Du coup, découvrir un palliatif à la stérilité n’était peut-être pas le seul objectif en jeu. Bref, plus j’allais à Clamart, et plus je me questionnais. Si l’humanité désexualisait l’origine, l’affaire était d’une autre ampleur que le contournement des stérilités tubaires… L’externalisation de l’embryon, associée aux progrès génétiques, ouvrait des perspectives complètement inédites dans l’histoire humaine. Nous nous retrouvions ainsi à être la première génération ayant le pouvoir de stocker sa descendance, de la congeler, d’en modifier les caractères… et j’avais peur. J’avais peur de ce nouvel espace de pouvoir, sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Que devient la démocratie, par exemple, dont le principe est la séparation des pouvoirs, quand le pouvoir s’étend à la modification de l’espèce… Et puis, évidemment, d’un point de vue psychanalytique, l’origine sans le sexuel relève de fantasmes vieux comme le monde. Il suffit de penser à tous les fantasmes infantiles gommant notre ancrage dans le sexuel : c’est la cigogne qui m’a amenée, on m’a trouvée sous une rose, un chou, mon père est le Saint-Esprit, ma mère est vierge, etc. J’ai donc voulu me plonger, pour aborder la fécondation in vitro, dans ces questions, dans ces fantasmes d’une origine hors sexualité. J’aurais très bien pu lire un tas de choses, le Golem par exemple, mais j’ai choisi de lire Frankenstein. Le livre de Mary Shelley m’apparaissait essentiel, car si la figure de Frankenstein, enfin, du monstre qu’il a créé, a été portée, grâce au cinéma et à la culture populaire, à la connaissance de tout le monde, peu de gens ont lu le roman dont toutes ces adaptations sont tirées. Peu de gens, aussi, ont connaissance des circonstances dans lesquelles Mary Shelley a écrit son ouvrage. Pourquoi et comment lui est venue cette vision terrifiante, devenue un véritable mythe moderne, d’un être vivant construit à partir de cadavres ? Frankenstein avait cela d’intéressant, et de fort rare, qu’il permettait de comprendre comment naît un mythe. Mary Shelley tenait un journal, avait une œuvre. On croule sous les informations à son sujet : elle était la fille d’un philosophe radical et athée, William Goodwin, et de Mary Wollstonecraft, la pionnière du féminisme, elle fut la compagne puis la femme de Shelley, l’amie de Byron, etc. Cela aussi, en tant que psychanalyste, me fascinait. Il va sans dire qu’avec les mythes de l’antiquité, une telle archéologie est impossible.

J’ai donc écrit mon livre autour de celui de Mary, en puisant dans cet ouvrage en particulier mais aussi dans l’ensemble de son œuvre et, surtout, autour des circonstances de son écriture. Parce que c’est quand même assez mystérieux… Comment une jeune femme de dix-huit ans, née en 1797, qui n’a jamais rien écrit de sa vie, en arrive-t-elle à avoir cette vision de la fabrication d’un être humain en laboratoire? Elle était extrêmement cultivée, intelligente. Elle vivait dans un monde post-révolutionnaire et se trouvait nourrie de ses discussions enflammées et passionnées avec Shelley et Byron. Et comme tous les autres prophètes de la modernité, comme Zamiatine, Huxley, Orwell, elle dira, elle aussi, n’y allez pas ! Résistez à ce monde de fascination pour la science. Or, la dernière personne que l’on puisse accuser d’obscurantisme, c’est bien Mary Shelley !

Ça, donc, c’est pour la première édition de votre livre, paru en 1989.

M. V. : Oui. J’avais bien d’autres questions. Avec le tri des embryons, ou le diagnostic pré-implantatoire (dpi), il était aisé de deviner les risques d’eugénisme qui se profilaient, l’apparition d’un eugénisme soft, mais d’un eugénisme tout de même, la suite l’a confirmé. L’Angleterre possède une liste des « indésirables » pour lesquels le dpi. est possible, sans poursuite. Le strabisme y figure !

Je me demandais comment une génération de chercheurs, nés dans l’immédiat après-guerre, militants anti-fascistes pour la plupart, se retrouvaient donner au monde, sans l’avoir voulu, les outils d’un eugénisme au-delà des rêves les plus fous, comme si une répétition s’était jouée d’eux. Par ailleurs, le petit groupe que formaient Mary Shelley et ses amis préfigurait notre génération, c’était des routards avant la lettre, en rupture d’héritage, pour lesquels toute transmission issue du passé n’était que superstitions à rejeter au moyen d’une raison militante. Comment vivre ? Ils le demanderaient à la science.

Et en 2016, vous avez publié chez Belin une nouvelle édition, augmentée, de ce livre. Pourquoi ?

M. V. : En effet, trente ans plus tard, on est venu me chercher à nouveau parce qu’on allait célébrer, en juin 2016, le bicentenaire de l’écriture du Frankenstein de Mary Shelley à Genève. J’ai donc republié ce livre, en ajoutant des chapitres inédits dans lesquels je raconte à Mary Shelley ce qui s’est passé depuis trente ans. C’est-à-dire la fabrication d’humains en laboratoire, les attaques à la filiation, les diagnostics préimplantatoires, et comment à chaque vague, on se retrouve devant un mélange inextricable de possibilités bienfaisantes et dangereuses. Aujourd’hui, nous sommes au seuil du transhumanisme. Il ne s’agit plus désormais de fabriquer l’être humain, mais bien de le modifier.

Cette capacité techno-scientifique me fait penser à une phrase de votre livre qui m’a beaucoup marqué : « L’inflation de la maîtrise pouvait s’entendre comme le signal même de la perte de la maîtrise. »

M. V. : La biologie contemporaine est une science qui se déploie depuis l’après-guerre. Et ce n’est plus la science fondamentale au sens où on la connaissait avant… C’est pour cela qu’il faut la penser en d’autres termes. Il s’agit à présent de technoscience, immédiatement intriquée avec la technique… et défigurée par le marché. Et ce qui a été investi, ce sont les moments essentiels de l’expérience humaine que sont la naissance, la mort et la transmission, jusqu’à produire cet incroyable renversement : au début de la vie, des embryons congelés et, à la fin, des cadavres chauds. C’est une science saturée d’inconscient qui a cherché dans le génome le « Livre de l’homme »… L’astrophysicien Michel Cassé a eu cette formule magnifique : « Il n’y a pas de science dure ». Il voulait dire, pas de science qui, dans le choix de ses objets, ses significations, son vocabulaire, ne soit traversée par les questions inconscientes qui habitent une génération.

La raison pure n’est jamais purement raisonnable…

M. V. : Voilà. J’ai ainsi forgé le concept d’inconscientifique pour essayer de décrire cette activité inconsciente qui va chercher dans la science des outils qu’elle ne trouve peut-être plus ailleurs, puisque les discours, politique et religieux, qui aidaient l’humanité à se représenter ces grandes questions – la naissance, la différence des sexes, les liens d’amour entre les hommes et les femmes, la transmission – ont tous été discrédités et sont devenus obsolètes.

Justement, un des chapitres de votre ouvrage s’intitule L’abolition de la métaphore. Vous y évoquez la science, telle qu’on l’a conçue en Occident, en quelque sorte comme une grignoteuse de métaphores… Peut-on imaginer un monde sans métaphore ?

M. V. : Un monde sans métaphore serait un monde où nous serions tous, chacun de nous, complètement machinisés, dépsychisés. Et malgré cette inquiétante perspective, on dirait que quelque chose, en nous, nous pousse à vouloir abolir les métaphores. Les questions qui étaient offertes aux récits, aux représentations, à la théâtralisation, à la poésie, à la philosophie sont maintenant offertes au scalpel et au microscope. Voyez ce qui se passe dans le registre de la différence des sexes, par exemple. Ce n’est pas exactement le même sujet, mais c’est voisin… La différence des sexes échappe à toute définition. Elle est toujours au-delà. Elle était chantée, représentée, célébrée, déplorée… mais les poètes se taisent. Aujourd’hui, elle est l’objet de théories scientifiques, sur fond de déni, et de dédifférenciation. Si elle n’est pas définissable, alors…elle n’est pas… Nous aurons appris, au moyen d’une surveillance idéologique redoutable, que les hommes sont des femmes, les femmes des hommes…Il est interdit dans certaines écoles de révéler leur sexe aux petits garçons et aux petites filles dans le cadre de la lutte contre l’inégalité… Les urinoirs sont interdits dans ces mêmes écoles parce que jugés discriminatoires… et bien d’autres folies.

On est face à un double mouvement d’abolition de la métaphore; la différence des sexes n’est plus un objet de jeu, elle exige un savoir véritable, c’est-à-dire scientifique, et celui-ci nous dit… qu’elle n’est pas. L’autre mouvement est le mouvement de dédifférenciation.

Je n’y avais pas pensé avant votre question, donc je vous remercie, mais il est vrai que l’abolition métaphorique va de pair avec un mouvement de dédifférenciation. Je viens de vous en donner un exemple avec la différence sexuelle, mais il y en a beaucoup d’autres… et, notamment, dans l’indifférenciation qui s’annonce entre homme et machine dans le transhumanisme.

De façon apparemment paradoxale, cette dédifférenciation que vous évoquez, qui avance sous le couvert d’une ouverture à la différence est, en fait, une négation peut-être sans précédent de l’idée même d’altérité…

M. V. : Absolument. On est ensevelis sous les paradoxes au nom d’un discours égalitariste et qui se veut ouvert à l’altérité, mais qui, en même temps, déverse une surveillance pointilleuse au moyen d’un terrorisme idéologique qu’on a rarement connu. C’est vraiment curieux, vous avez raison de le relever, c’est par la promotion de l’égalité à laquelle on ne peut que souscrire que se fait la dédifférenciation ! Sans doute notre génération a-t-elle la tentation de se tourner vers la science pour lui poser des questions qui ne sont absolument pas de son ressort faute d’équipement représentatif, les héritages représentatifs, politiques, religieux, littéraires ayant été discrédités ou non transmis.

La question de la transmission effectivement est fondamentale aujourd’hui… Or, elle semble souvent suspecte aux yeux des contemporains. Il y a un passage dans votre ouvrage, au sujet de la Révolution française, où vous affirmez : « Héritage et soumission furent confondus et suscitèrent le même mouvement de répulsion. » On a l’impression que nous sommes, encore aujourd’hui, les héritiers de cette confusion entre héritage et soumission.

M. V. : Et pourtant… Le propre d’un héritage, c’est qu’on peut trier dedans, s’en enrichir, le transformer et créer à son tour. Mais on a l’impression que la pensée est devenue tellement privée de nuances que tout héritage est réfuté en bloc comme s’il contenait un poison mortel. Avec le transhumanisme, par exemple, on affirme qu’il faut muter parce que c’est la condition humaine même qui est de l’ordre de la persécution.

Oui… d’autant plus que les seuls qui évoquent les questions d’héritage et de transmission aujourd’hui semblent très à droite, si ce n’est à l’extrême droite. La gauche en général semble incapable d’embrasser la question de l’héritage alors que l’extrême droite se réclame d’une espèce de passé fantasmé, d’origine virginale, auquel il faudrait se conformer sous peine d’être dégénéré.

M. V. : C’est complètement déchirant, l’observation que vous faites. Elle est parfaitement exacte. Elle me déchire parce que la gauche et ses idéaux, c’est mon milieu d’origine. Et ce que j’ai écrit a quelques fois suscité des confusions invraisemblables… Je ne suis pas, contrairement à ce qu’on a pu affirmer, contre la fécondation in vitro. La réalité des bébés bien portants et des couples heureux existe aussi… Simplement, il y a deux scènes. Sur l’une d’elles, un palliatif de la stérilité. Sur l’autre, la désexualisation de l’origine, le clonage, la perspective de l’utérus-machine, un mouvement qui va de la fabrication à l’amélioration. C’est bien autre chose que des dérives…

Quant au rapport de la gauche à la transmission, il faut se poser une question abyssale. La gauche est fragilisée par sa surévaluation de la raison scientifique… Par le refus de toutes les autres formes de rationalité, par sa fascination pour la preuve. Elle semble croire qu’un jour, la science nous dira tout… Tout quoi ? Ça n’a absolument aucun sens. La gauche est aussi défavorisée par sa haine et son ignorance au sujet du religieux, sur ce qu’est le religieux, elle ignore tout des richesses anthropologiques que l’on peut y trouver, qu’il s’agisse de croyants ou de non-croyants. Moi, je suis juive et complètement athée. Mais je suis extrêmement intéressée par les contenus anthropologiques que j’ai été chercher dans les monothéismes. Et ce contenu, ce savoir anthropologique, la gauche y semble complètement insensible, ou encore elle l’associe bêtement à la superstition.

Revenons, si vous le voulez bien, à Mary Shelley. L’un des aspects marquants de votre ouvrage est le portrait que vous tracez de son entourage, l’anti-conformisme de Shelley, de Byron, leur liberté sexuelle, leur défi des conventions… C’est très frappant de voir à quel point les idéaux de ces jeunes adultes du xviiie siècle rappellent ceux de Mai 68…

M. V. : Des journalistes anglais contemporains appelaient Shelley, Shelley le Rouge. C’est un tout jeune homme, un adolescent, il veut tout, il joue avec les idées, il est magnifiquement intelligent. Et, comme Byron, il veut la liberté sexuelle. Les parents de Mary étaient des apôtres de l’amour libre. Lorsque Mary rédige « Frankenstein » à Genève, dans la Villa Diodati, ils sont cinq jeunes gens. Byron a été banni d’Angleterre avec scandale, il y a laissé une femme et deux enfants : la fille qu’il a eue de son épouse; la fille qu’il a eue de sa sœur. Il est à Genève avec son compagnon, le Dr Polidori. Shelley a laissé à Londres sa femme enceinte et leur premier enfant. Elle se suicidera. Il a « enlevé » Mary et sa demi-sœur Claire, enceinte de Byron, et estimait que les deux demi-sœurs étaient soumises au joug paternel. Prodigieusement sincère, il croit à la régénération de l’humanité par l’Amour. Les interdits ne relèvent-ils pas de préjugés obsolètes que la raison saura combattre ?… Et la science ne travaille-t-elle pas au bonheur de l’humanité par le progrès des connaissances ?… Cependant, il assistera à la destruction de sa vie par ses amours. Qui suis-je, et qui est l’autre ? Et pourquoi les embarras de l’amour, du désir, de l’altérité, semblent-ils régis par d’autres lois que celles auxquelles la raison permet d’accéder ? Mary fera de cette question, qu’elle vit si douloureusement, le sujet de son « Frankenstein ». Son savant Victor Frankenstein, mû par la force prodigieuse du désir de savoir, fabriquera un homme en laboratoire pour comprendre l’énigme qu’il est à lui-même.

C’est vrai que nous leur ressemblons… Notre génération décrète que le sexe est libre. Mais les femmes ont à peine le temps de crier « mon corps est à moi » que déjà leur corps appartient à la médecine. Et les jeunes médecins ne sont pas fâchés de piquer l’embryon à l’église… Baudrillard me fit un jour remarquer qu’au cours des années 1970, on assistait à un maximum de sexualité avec le minimum de procréation et, dans les années 1980, à un maximum de procréation avec le minimum de sexualité… À partir des années 1990, l’on peut aussi faire des enfants sans être de sexes différents. De décennie en décennie, les enjeux sexuels sont extrêmement apparents.

Il y a un mot que vous n’avez pas prononcé encore et qui est capital dans toute votre réflexion. C’est la question du symbolique. Dans Frankenstein est à l’œuvre une formidable désymbolisation du monde, au nom, précisément, d’un accès à la réalité. Comme si, donc, le symbolique nous voilait la réalité. J’aimerais que vous nous parliez de la question du symbolique à travers la figure de Mary Shelley et de Frankenstein…

M. V. : Ce que fait Mary, c’est qu’elle retisse du symbolique par le récit. Son entourage, c’est vraiment une communauté où l’on pense que tout devrait aller bien au nom de justes idéaux, puisque l’on s’aime et se dit tout. Et malgré la volonté de tourner le dos au vieux monde d’avant la Révolution française, malgré le désir de vivre autrement, ça ne se passe pas comme ça, parce qu’il y a la jalousie, l’angoisse, la culpabilité, l’inconscient, qui viennent brouiller les choses. Mary Shelley, toute frémissante de ce qu’elle ne cesse d’entendre, écrit une chose fondamentale. Dans la préface de son roman, elle écrit ceci : une œuvre ne s’établit pas sur le vide mais sur le chaos. Il en est ainsi depuis les plus vieux textes de création du monde. Dieu crée le monde non pas depuis le vide mais en l’arrachant au tohu-bohu par un Verbe séparateur, qui ne cesse de distinguer en empêchant le retour à l’indifférencié. Mais cette question, constitutive d’identités séparées, de subjectivités non confondues, n’appartient pas à la science, qui travaille sur des objets ou objective pour connaître. En Occident, comprendre, aujourd’hui, c’est fabriquer, me dira un jour Louise Vandelac. Mary, elle, réintroduit du symbolique dans le récit et par le récit. Elle le lance à travers le monde et ça embrase complètement les esprits qui y reconnaissent ce sur quoi la science n’a rien à nous dire. Et c’est la réception collective qui fonde le mythe, en opérant une confusion de nom ! Dans le livre de Mary Shelley, le monstre n’est jamais nommé : elle dit « le démon », ou « la créature ». Victor Frankenstein, c’est le nom du savant. En affublant le monstre du nom du savant, la postérité osera ce scandale : du monstrueux peut venir de la science.

Cette question de la négation des affects nous rappelle le moment où vous citez William James : « Une idée est vraie parce qu’elle est utile, elle est utile parce qu’elle est vraie. » Et vous dites ensuite : « Il avait ainsi bouclé la boucle d’une pensée opératoire qui aurait de l’avenir et ce sont des pans entiers de la pensée qui furent écartés de la rationalité ». C’est très intéressant parce que, généralement, on va parler de la science qui dit vrai parce qu’elle est rationnelle, et de la culture ou des affects qui disent faux parce qu’ils sont plutôt du côté de l’irrationalité. Mais cette séparation-là est complètement artificielle. Ce qui n’est pas de l’ordre de l’utilité et de l’opératoire n’a pas à être classé en dehors de la rationalité.

M. V. : C’est très intéressant d’aborder tout cela du point de vue d’une extraordinaire crise de la rationalité. On a investi la science avec la visibilité, la preuve et la répétition des expériences comme le dernier discours non mensonger. J’ai acquis la conviction qu’on finit par devenir paranoïaque avec la question de la preuve ! Le peintre Georges Braque, qui a écrit un opuscule d’aphorismes, y disait « La preuve fatigue la vérité ». C’est ce que nous indiquent les écrivains prophètes de la modernité en disant : n’entrez pas dans ce monde de bonheur mathématique et d’hyper-rationalité ! Et ils n’ont pu le faire que sur le mode de la fiction. Les allégories que sont Le meilleur des mondes de Huxley ou Nous autres de Zamiatine décrivent un monde dépsychisé. La raison ne peut se fonder que hors d’elle-même. Si elle est toute-puissante, elle n’est plus raison; elle est la paranoïa, elle est la déraison. Pierre Legendre parle de « creuset délirant de la raison » qu’il appartient à la civilisation de contenir.

En fait, à partir du moment où il y a un refus de l’altérité, l’autre apparaît nécessairement comme une menace… Notre incapacité à reconnaître de l’altérité serait-elle à l’origine de cette paranoïa ?

M. V. : Je pense plutôt que quand on est sous-équipé pour la vivre, cette altérité… la persécution est interne, non pas externe. Par absence d’équipement symbolique, la condition humaine, elle-même, devient persécutante.

On est allés jusqu’au seuil du clonage, dans une tension vers le même qui fait l’aveu de notre désarroi, mais le clonage n’éclairera pas plus les énigmes de l’altérité que le cérébral ne peut se confondre avec le psychique ! Le clonage consiste à se défaire complètement de la filiation afin de ramener au même. Les questions scientifiques les plus poussées sont ainsi habitées par l’archaïsme le plus archaïque… On est maintenant au seuil de l’utérus-machine, donc du matricide radical… Pour vous donner une idée de cet archaïsme, j’ai trouvé ceci chez les transhumanistes, ils écrivent : « La chair est faible, mais le métal, ça c’est du solide et puis c’est chromé, lisse, brillant, propre et beau. Inimaginable que notre intelligence ait pu choisir cet assemblage d’eau sucrée et gélatineuse. » C’est dire combien la question du corps, du corps sexué, du corps subjectivé, bref du corps qu’on a en tant qu’être humain, est mise à mal, et combien une partie de notre époque semble désormais incapable d’y faire face autrement qu’en l’éliminant. Et en même temps, les transhumanistes aspirent à une sorte de soupe fonctionnelle dans laquelle s’auto-génèreront des entités quasi divines en piochant dans une banque de données, de comportements et de caractéristiques… Il s’agit donc d’une mutation. On passe d’un monde de chair à un monde de fer et on quitte le désir pour la volonté… Si ça, ce n’est pas paranoïaque…

Parlant de mutation, il est étonnant de voir à quel point le terme transparence est devenu l’un des mots les plus vertueux, les plus célébrés. En gros, on affirme que plus il y aurait de transparence, mieux on se porterait, car elle nous aiderait à combattre, finalement, l’ennemi juré dans lequel on peut placer les racines affectives que vous évoquiez plus tôt… Bref, la transparence nous permettrait de combattre l’opacité… Ce désir de transparence, où tout serait accessible, visible, où rien ne serait caché, nous semble d’ailleurs tout à fait en rapport avec la paranoïa dont vous parlez.

M. V. : C’est vrai, je n’y avais pas pensé… Je n’ai pas approché ces deux termes… mais je suis vraiment d’accord. Par quelque bout qu’on prenne la question, on ne sait plus quoi faire avec l’intériorité, avec l’opacité de l’intériorité, avec le jeu entre opacité et externalisation, etc. Luce Des Aulniers a écrit à ce propos des choses magnifiques dans son livre La fascination : nouveau désir d’éternité. La transparence, ça va aussi avec le prima du scopique, le prima du visuel sur le sens, sur l’écoute, et ce prima, en fait, va dans le sens de la fascination, et dans celui de l’évidence rationnelle. Il ne rend pas du tout compte de la longue constitution du sens qui, lui, n’est pas visible, et qui n’est pas dans la même temporalité, et plein de contradictions, de polysémies, d’apories.

Dans un autre texte, Du vide à l’abîme, vous expliquez que la raison opératoire mène à un fondamentalisme, car elle évacue la question des fondements ou, du moins, « l’extirpe du clair-obscur », pour reprendre les mots que vous utilisez. Or, dans l’espace du clair-obscur se trouve la question des fondements qui n’est jamais claire, justement, et qu’on ne peut donc pas fonder ni par la science ni par la raison.

M. V. : En fait, si on le tente, on est tout de suite dans le risque totalitaire. La question des fondements est claire-obscure et souhaitons qu’elle le demeure…

Dans mon livre Main basse sur les vivants, j’avais écrit, à propos de la question des fondements, que ce n’est pas la raison qui fonde l’interdit, c’est l’interdit qui fonde la raison. L’interdit est une énigme, on ne sait pas ce qui le fonde mais il repousse les forces dédifférenciantes issues du fond de la condition humaine.

Permettez-moi de vous raconter une anecdote personnelle qui m’a permis de le comprendre. Deux de mes petits-enfants ont fait leur Bar Mitzvah en dépit du fait que nous sommes une famille athée, comme je vous l’ai dit. Mais leurs parents voulaient leur transmettre ce qu’ils pouvaient de cet héritage religieux. En tant que Mamie de chacun d’eux, on m’a donné comme tâche d’ouvrir le rideau qui masque l’armoire où est la Torah, où se trouve la Loi, et de le refermer tout de suite après. Ce n’est qu’au moment où j’ai accompli ce geste – là est vraiment la sagesse d’un rituel – que j’ai en ai compris la profondeur. La loi ne peut qu’être voilée… Elle fait un petit tour dehors et puis, hop, elle retourne se cacher…

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Psychanalyste et psychologue, Monette Vacquin est membre de la Commission d’Éthique biomédicale du Consistoire Israélite de Paris et membre du Conseil scientifique du département d’Éthique biomédicale des Bernardins à Paris. Parmi ses ouvrages, mentionnons Main basse sur les vivants (Fayard, 1999) et Frankenstein aujourd’hui. Égarements de la science moderne (Berlin, 2016).