Autoportrait d’un redneck

Après l’élection de Trump, une culture placée sous observation.

D. Vance, Hillbilly Elegy. A Memoir of a Family and Culture in Crisis, New York, Harper Collins, 2016, 273 p.

Difficile pour les lecteurs des grands magazines et des journaux américains de rater un type de reportage qui s’est multiplié avant les dernières élections américaines : la visite au peuple oublié des États-Unis, la population white trash et redneck des Appalaches et du Midwest. Chaque semaine en amenait un, deux, trois nouveaux, et le mouvement n’a pas ralenti après l’arrivée au pouvoir de Trump, bien au contraire. Dans l’espoir de comprendre ce qui a pu amener des gens à s’accrocher aux promesses en toc faites par l’improbable nouveau président, les journalistes débarquent sur le terrain, multiplient les explications psychologiques et sociologiques et, bien sûr, donnent la parole aux gens concernés en tentant de leur soutirer quelques vérités nouvelles. Leur propre posture vacille, quelque part entre empathie et répulsion, entre désir sincère de comprendre et nécessité de rendre compte de comportements racistes et misogynes dont on ne peut que craindre l’exacerbation future.

Je suis bon public pour ces reportages; je dévore tous ceux sur lesquels je peux mettre la main depuis un an. Je n’ai donc pas pu m’empêcher de plonger dans Hillbilly Elegy, tout en sachant très bien que ce livre m’agacerait et que ma mauvaise foi ne me quitterait pas. J. D. Vance, son auteur, est en effet devenu la figure de proue pour un bon nombre de conservateurs américains, qui déplorent – ou déploraient ? – le succès remporté par Trump, mais cherchent néanmoins des causes et des coupables pour justifier le piètre état dans lequel se trouvent les populations du centre des États-Unis.

Les coupables, pour une bonne frange de ces conservateurs, ce sont ces populations elles-mêmes, et le récit de Vance leur donne des armes pour prouver la faillite morale de l’Amérique. Nous avons peu entendu ces voix conservatrices au Québec, où la tendance est plutôt à excuser les maux des populations appauvries; ce discours n’en est pas moins présent sous d’autres formes. Aux yeux de ces analystes, si la consommation d’opiacés est en hausse, tout comme le chômage, les morts prématurées et le taux d’incarcération, ce n’est pas parce que les emplois en usine ont été délocalisés en Asie ou au Mexique, que les politiques publiques ont négligé d’offrir aux travailleurs un filet adéquat ou que ceux-ci ont été privés de leur pouvoir d’action par des entreprises et des gouvernements qui ne leur accordent pas de voix. Ce sont plutôt la paresse, l’hédonisme, le penchant pour la débauche et l’incapacité à planifier le futur des hillbillys et autres rednecks qui expliquent que tout va si mal aujourd’hui pour eux.

D. Vance est issu de cette catégorie sociale de parias. Il s’en est aujourd’hui « sorti », après un passage dans l’armée et des études en droit à Yale. Hillbilly Elegy raconte sa vie, qui, bien qu’elle soit atypique chez quelqu’un issu de sa classe sociale, lui a donné une autorité particulière pour multiplier les anecdotes à portée sociologique : « Je veux que les gens comprennent le rêve américain auquel ma famille et moi avons eu droit. » Car c’est là, à la fin, la teneur de tant de reportages sur les Américains pauvres et blancs : qui donc sont ces gens, que nous, habitants de la côte Est et de la côte Ouest, ne voyons et n’entendons jamais ? La visibilité extraordinaire qu’a eue le livre de Vance, dans le New Yorker et le New York Times comme dans des journaux franchement à droite, révèle que les personnes prêtes à l’écouter sont nombreuses.

L’enfance de J. D. Vance se déroule entre le Kentucky et l’Ohio, alors que sa mère irresponsable est aux prises avec des problèmes de toxicomanie. L’instabilité est au rendez-vous : les maris et les amoureux s’enchaînent, et le père biologique de Vance, qui a abandonné l’enfant, s’intéresse peu à lui avant une conversion qui l’amène tout à coup à un sentiment plus charitable. Ce sont ses grands-parents, des durs à cuire qui représentent pour lui ce qu’il y a de meilleur dans la culture populaire, y compris une capacité à défendre les leurs n’excluant pas la violence, qui inculquent à l’enfant un semblant de force morale. Grâce à eux, il finit par obtenir des résultats scolaires suffisants pour aspirer à autre chose que de végéter dans une ville moribonde en reproduisant avec ses propres enfants les comportements malsains hérités de ses parents.

Vance n’est pas tendre envers sa mère et, à travers elle, envers tous les gens qui n’ont pas la force de caractère pour « prendre leur vie en main ». Il présente ses séjours en centre de désintoxication comme inutiles, non pas parce que la drogue exerce une emprise trop forte sur elle – Vance ne croit pas aux problèmes de dépendance –, mais parce qu’elle est trop égocentrique pour renoncer à ce plaisir. Tout au long de son récit, il ne craint pas les généralisations hâtives; sa mère est semblable à tous les autres hillbillys accrocs à l’héroïne ou aux opiacés. Il s’empresse de dire que, non, le travail ne manquait pas dans sa ville natale, malgré le taux de chômage élevé. Les gens autour de lui n’avaient simplement aucune éthique de travail, multipliant les retards, les absences et les pauses démesurées. Vance, ouvertement conservateur, critique aussi les mesures sociales instaurées par des progressistes bien-pensants qui, selon lui, ne comprennent pas la réalité sur le terrain et encouragent malgré eux les vices de la plèbe.

Pourquoi diable lire un tel livre, alors ? Peu de raisons, en fait. Vance n’est pas un grand auteur. L’intérêt de l’ouvrage tient plutôt à son existence même et aux questions qu’il pose. Soyons justes : le récit ne se résume pas à un portrait acerbe des hillbillys. Il soulève des questions intéressantes sur la nature de ce groupe dont on ne sait trop quoi faire, à la fois classe sociale et entité culturelle constituée en bonne partie des descendants des Irlandais et des Écossais qui n’ont jamais fait d’études supérieures. Ont-ils toujours été les déchets de l’Amérique, pauvres et méprisés, ou leur situation s’est-elle dramatiquement détériorée dans les dernières années, ce qui expliquerait leur misère et leur rancœur actuelles ?

Récemment, l’historienne Nancy Isenberg, dans White Trash, a retracé l’histoire de ces figures de la pauvreté, présentes dès les débuts de l’aventure américaine, et qui ont constitué l’autre de l’Amérique, en lutte pour prouver leur supériorité biologique comme sociale sur les plus exclus d’entre tous, les Afro-Américains. Isenberg ne les présente pas tant comme une culture que comme une classe sociale qu’on a toujours refusé de considérer comme telle. Le mythe démocratique américain efface les barrières qui limitent la mobilité sociale, à tout le moins entre Blancs. Mais une classe sociale forge aussi son propre rapport au monde. Vance, en parallèle avec ses sermons sur la décadence des habitants des Appalaches, montre une sorte de fierté pour l’héritage culturel qui est le sien, celui d’une population qui misait – jadis ! – sur la force de la communauté et l’importance de l’honneur pour assurer sa survie, avant de s’autodétruire à force de dégénérescence. Il ne semble pas trop savoir comment se positionner entre la condamnation de son milieu et la volonté de prouver que tout n’est pas mauvais dans cette sous-culture marginale.

Difficile pour moi de ne pas voir de lien avec La culture du pauvre (1957) de Richard Hoggart. Dans son essai culte, Hoggart dépeint le milieu ouvrier pauvre du nord de l’Angleterre dont il est issu, ses coutumes, son alimentation, sa morale, ses valeurs. Il met cartes sur table dès le début du livre : cet univers est le sien, et tout en essayant d’en parler avec neutralité, il sait que son lien viscéral à certains éléments de son enfance l’empêchera de ne pas laisser transparaître sa propre position morale. Hoggart traite du rapport au travail particulier des gens de son milieu, un rapport qui exclut le surmenage, le dépassement, la valorisation de l’ardeur. Ces gens, les « Common People » que chantait Pulp, ne sont tout simplement pas intéressés à gravir l’échelle sociale. Le syndicalisme et la justice sociale les laissent tout aussi indifférents. Ils semblent mener une vie à l’écart de l’Histoire, et les quelques individus qui démentent ce pronostic sont des exceptions, tout comme les rares moments où des questions sociales et politiques deviennent brûlantes.

Certes, Hoggart écrivait cela il y a près d’un demi-siècle et pressentait la transformation radicale de cette classe par l’arrivée de la société de consommation. Aux États-Unis, la fin du xxe siècle a vu monter en popularité certaines personnalités redneck à la Sarah Palin, modèle du gros bon sens. À certains égards, le redneck reçoit plus d’attention que jamais, devenu une figure récurrente de certaines émissions de téléréalité. Néanmoins, l’essai de Hoggart me paraît encore pertinent. Il ne s’agit pas seulement de savoir qui a voté pour Trump et pourquoi; beaucoup de gens l’ont fait, et les plus pauvres ne sont pas les plus nombreux. C’est l’idée d’un socle commun de valeurs qui est ébranlée par ces portraits de classes sociales qui forment des sous-ensembles plus complexes, plus bigarrés et plus larges qu’on ne se l’avouait avant les derniers mois. Vance se scandalise de la paresse des travailleurs qui l’entouraient à la fabrique où il était employé : n’y a-t-il pas là quelque chose qui indique que, chez ces gens, les modèles de la société capitaliste n’ont été qu’à demi intégrés ?

Ces ouvrages me fascinent d’autant plus qu’ici, nous n’avons pas l’équivalent des hillbillys et des white trash. Au Québec, dans l’imaginaire populaire, les oppositions principales sont entre Montréal et les régions et entre les maudits BS et les autres. Sinon, la classe moyenne nous avale tous. Il n’y pas grand monde au sommet de la pyramide, sauf les Desmarais et Céline Dion ; pas grand-monde en bas non plus : on ne snobe personne. La récente instauration des assemblées de cuisine de « Faut qu’on se parle » montre à l’œuvre, dans son titre comme dans sa mission, l’idéal d’une parole réconciliatrice pour cette famille québécoise étendue où la discussion pourrait, sous la surface des différences, permettre de dégager un horizon commun. J’espère que mon scepticisme naturel sera confondu par ce projet qui minimise les fractures existantes, ou à tout le moins fait le pari de les dépasser. Pour l’instant, je me contente de lire les essayistes américains tenter de rendre compte de leur pays, en me demandant ce qui, de tous les discours et contre-discours examinés, traversera la frontière, et ce qui est déjà parmi nous.