Disparitions

Ce que le jour dérobe à la nuit.

Il y a eu, d’abord, la disparition du géranium bleu que j’entretenais depuis une dizaine d’années au cimetière Mont-Royal sur la tombe d’un inconnu. Puis, il y a eu la disparition de la bougainvillée de la rue Lajoie. Quelques jours plus tard, un dimanche matin splendide, je monte vers le sommet Fraser du cimetière Mont-Royal quand mon regard est attiré par un mouvement inusité dans un massif de grandes fougères. Mon cœur s’arrête de battre. Je crois que je vais enfin revoir le renard roux avec lequel j’ai déjà eu une « prise de contact » émouvante sur l’autre flanc de la montagne un soir d’été. Mais c’est une tête blonde qui émerge du massif, puis une deuxième. La jeune femme et la femme d’âge mûr bondissent entre les arbres. Elles transportent de gros bouquets de fougères avec toutes leurs racines et les enfournent dans le coffre arrière d’une Toyota beige. Elles démarrent en trombe et filent vers la sortie. J’ai pu noter le numéro de la plaque dans mon petit carnet. Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Je suis contre la vengeance délatrice : j’ai jeté le numéro dans le premier trou d’homme venu.

Ensuite, il est presque minuit. Je rentre à pied d’une session de travail. J’entends qu’on court derrière moi et déjà qu’on me double. C’est un homme et une femme. Ils traînent à deux une poussette d’enfant et se précipitent vers la boutique Renaissance, là où on récupère vos dons. Ils se jettent sur les sacs que les généreux donateurs ont déposés sur le seuil après l’heure de la fermeture. Ils les éventrent et déversent dans la poussette ce dont ils ont besoin. J’entends un cri ! C’est l’enfant ! Le voilà enseveli sous les dons ! Ces fantômes nocturnes disparaissent par la ruelle. La même nuit, j’ai pu parler en Tunisie avec une technicienne de Bell. Devrais-je nous dénoncer ? Nous avons eu un échange à la limite de l’intimité, juste entre le personnel et l’impersonnel, entre l’objectif et le subjectif, ah !, on a presque franchi la limite. C’était presque libidinal, disons du hasard en cavale. Ça n’a pas réglé mon problème technique, mais c’était presque mieux. J’étais fatiguée. C’est fatigant à la longue. Je suis allée consulter un coach. Il m’a demandé si j’avais des pensées suicidaires. J’ai trouvé ça étonnant. Qui n’en a pas ? Il m’a regardé gravement et il a dit qu’il devait me dénoncer. Je vous le jure, je n’invente pas. Il a dit : « C’est la loi. » Je vous le jure, je n’invente rien. C’était le même prix. J’ai fait un chèque. Il a été encaissé.

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