La valeur de l’inquantifiable

Chaque jour, l’infirmière fait avec soin les mêmes gestes attentifs et invisibles.

Dans sa prime enfance, mon fils n’a pas été vacciné selon le protocole habituel, résultat d’une décision parentale qui puisait à diverses sources, la première étant peut-être une répulsion foncière pour les protocoles habituels. Il y avait aussi, dans le désordre et non exclusivement, la suspicion envers la probité douteuse, du labo aux lobbys, des compagnies pharmaceutiques, la cousine jamais vaccinée qui atteignait alors ses seize ans sans jamais avoir eu le moindre bouton de fièvre, la confiance en les vertus de l’allaitement tardif, les groupes de parentage alternatif formés de pairs scolarisés et à la pensée progressiste – terreau habituel des mouvements anti-vaccination –, tout cela en continuité avec l’écœurement provoqué par la surmédicalisation de la natalité, qui chirurgicalise à outrance l’accouchement et laisse si peu de place aux sages-femmes. Bien des choses entrent en jeu lors de la prise de telles décisions, rationnelles ou intuitives, aussi bien que mal documentées, fruits du contraste entre le contact immédiat, émotif et charnel qui nous lie à notre enfant et les entités administratives technocratiques, désincarnées, qui ont comme programme de le garder en santé. Le désir tout à fait légitime, le besoin même de recevoir des soins prodigués avec plus d’humanité avaient provoqué jusqu’à la mise en doute des bienfaits élémentaires de la science.

Mon fils a jusqu’ici grandi en parfaite santé, mais aujourd’hui la maternelle approche, et j’ai décidé de soustraire des combats qu’il aura à livrer dans sa vie ceux contre la rougeole, la méningite ou le tétanos. Durant les semaines précédant notre rendez-vous, mon rôle a surtout été celui d’un entraîneur de courage, que j’ai l’impression d’avoir bien joué parce que sur les lieux des infâmes piqûres, mon garçon était plus curieux qu’effrayé : qu’est-ce qu’il y a dans le gros cartable? Comment est-ce qu’on prépare les seringues? Comment les petits soldats vont faire pour battre les virus? Je le sais que ça va faire mal, mais pour combien de temps? Non, il ne faut pas fouiller dans ce tiroir ouvert. Il faudrait aussi arrêter de niaiser avec le fléau du pèse-personne. Je ne m’attribuerai pas de mérite indu, car en fait cette curiosité a surtout été stimulée par l’infirmière elle-même, qui a laissé à mon fils la place qu’il souhaitait prendre dans les mots comme dans l’espace durant l’exercice, avec une gentillesse qui n’avait rien de feint, un mélange de sollicitude, de pédagogie et d’affection qui m’a fait sentir que durant cette visite d’une demi-heure au clsc Ahuntsic, érigée en symbolique rite de passage lors de mes manœuvres d’entraîneur, il y avait eu une réelle relation entre elle et lui. 

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Maxime Raymond Bock est né à Montréal en 1981. Il a publié le recueil d’histoires Atavismes (2011; 2013 pour la réédition en collection « Boréal compact »), et les novellas Rosemont de profil (2013, épuisé) et Des lames de pierre (2015, Le Cheval d’août éditeur).

[1] Centre intégré universitaire de santé et services sociaux.