Je ne savais pas que je savais – Paradis fiscaux

Les fictions du grand écran nous préparent à admettre la réalité des paradis fiscaux.

Photo: ifreestock, Unsplash

Quand le situationniste René Viénet recomposait la bande-son d’un mauvais film d’arts martiaux, alors rebaptisé La dialectique peut-elle casser des briques?, pour placer dans la bouche des personnages les mots d’ordre de la gauche radicale, il tordait le sens de la production initiale au point de la rendre méconnaissable. De même, quand Guy Debord insérait, en 1973, dans sa version cinématographique de La Société du spectacle une critique d’une séquence prise hors contexte de Pour qui sonne le glas ? de Sam Wood, dans le but d’exemplifier le principe d’intransigeance en politique, il « détournait » le sens du film afin de lui donner de la fraîcheur, sinon de lui insuffler une signification radicalement nouvelle. Le détournement si prisé consistait alors, écrivait Debord, à faire violence au sens attesté des concepts, symboles et syntagmes figés de l’heure, pour que, plaqués dans un nouvel agencement, ils résonnent autrement. Il s’agissait, selon la lettre, de transférer dans un nouvel environnement « l’ancien noyau de vérité » d’une référence, sans y chercher la garantie d’un sens dont elle était à l’origine porteuse.

Aujourd’hui, Alexandre Gingras, auteur de remix, cet art de l’assemblage et du remontage d’images captées dans le domaine public, travaille dans le même esprit : tirer de références détournées le suc qui leur fera dire quelque chose de prégnant du point de vue politique. Or, c’est moins pour falsifier des références culturelles que l’intéressé les pille que pour révéler pratiquement tel quel le message dont elles sont porteuses. Il ne leur donne pas un sens différent, mais permet que, du nouveau montage, émerge le sens même, soudain rendu perceptible. Du coup, nous nous trouvons incités à remettre en cause l’idée convenue et commune que les médias de l’industrie culturelle nous mentent. Il appert au contraire qu’ils narrent souvent le monde sans fard, mais sur un mode hypnotique et stérile. Chez Gingras, message isn’t the medium anymore; il s’agit de détourner cette fois la phrase célèbre de Marshall McLuhan : le message perd son média d’origine. Soustraits à l’agencement routinier qui suscite l’écoute de type somnambulique – la déclaration politicienne du soir, la série télévisée d’après-souper, le cinéma de divertissement, l’affiche publicitaire –, le discours et l’image acquièrent du relief et choquent. 

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