L’infléchissement du voyant

Entre poésie et récit, les dialogues et Franz Schürch nous apprennent que le réel s'éloigne lorsqu'on tente de s'en approcher.

La dernière parution de Franz Schürch n’est pas un texte de poésie. Ni tout à fait un roman ou un récit, d’ailleurs; on le présente comme un ensemble de «dialogues». Ces dialogues à teneur philosophique sont échangés principalement par deux hommes, celui qui disparaît et celui qui s’inquiète, qui se rencontrent tous les jours au même banc. Ce n’est donc pas à proprement dit un texte de poésie et pourtant, entre les différentes parties ou à même les dialogues sont insérés des poèmes en vers libres; leur présence est irrégulière, mais remarquée lorsqu’on sait que l’auteur a privilégié dans le passé la forme poétique (Ce qui s’embrasse est confus, 2009). Les vers pourraient être un intermède au processus de réflexion qui a lieu, mais pourraient aussi être un espace d’introspection où soudainement la pensée philosophique change de face,change la face du monde, même…

Dès les premières lignes de la conversation, on pense à la fois à Platon et à Beckett. L’auteur choisit un dispositif rhétorique traditionnel pour véhiculer les réflexions, inquiétudes, désaccords entre les personnages qui s’évaluent successivement, se lancent la balle jusqu’à ce que l’un d’eux s’en aille parce qu’il se fait tard, parce qu’il se fatigue ou parce qu’il est agacé par la tournure de la discussion. Mais, le lendemain, ils sont prêts à reprendre la balle au bond. Certains thèmes dominent leurs propos, comme la mort, le sacrifice, le pouvoir, la trahison et, à travers eux, des sentiments s’imposent: l’impuissance, le désenchantement, la lâcheté, le désespoir… Le texte montre des hommes isolés de la société et qui pourtant l’ont bien à vue. Ils ont toutefois décidé de se contenter d’être «en dehors»: «Ces deux hommes se rencontrent souvent près de la rue sur un banc. Ailleurs, ils ne parlent à personne et ne font rien. Ils le savent bien: ils sont en dehors de la vie.» Cela ne signifie pas qu’ils sont apathiques, car ils ne gardent pas le silence. En étant tour à tour le régulateur, le rabat-joie ou le stimulant de l’autre, ils entretiennent un dynamisme intellectuel qui les protège contre la réelle inertie qui se trouve peut-être davantage chez la masse des gens actifs, qui défilent devant leur banc toute la journée.

Des histoires aux allures allégoriques entrecoupent leurs discussions et les animent, comme celle de cette mère qui, en temps de guerre, doit choisir lequel de ses trois fils elle offrira en sacrifice à des soldats. Elle décide de donner le fils qui est «essentiel», «miraculeux» et «étrange». Les deux hommes disent qu’elle aurait donné à tuer son «préféré» et spéculent sur ses motifs. Mais le fait est que l’histoire ne parle jamais de préférence, mais bien d’un pouvoir que possédait ce garçon, celui de «faire voir»… Les deux protagonistes ont-ils ce même pouvoir? Sont-ils, eux aussi, des figures de voyants qui se sacrifient à la violence de la masse?

Vers la fin du texte, celui qui disparaît incarnera son titre pendant un moment pour s’essayer à la «vraie vie» à la suite de la rencontre du mystérieux entremetteur. Cette relation et les péripéties qu’elle provoque sont initiées par un dîner dans un restaurant gastronomique où celui qui disparaît souhaite dépenser tout ce qui lui reste d’argent. De la scène du repas émerge un moment brillant du livre, alors qu’est décrite la reconnexion du sujet avec ses sens par le biais d’une gorgée de vin blanc. L’expérience est presque violente. Et à la vue du poisson blanc au centre de l’assiette, celui qui disparaît voudrait «à cet instant marcher dans l’eau, frappé par de puissantes vagues, et y prendre sur son cœur mouillé des poissons inconnus et glissants en respirant l’eau salée qui lui brûlerait les poumons». Le registre est alors différent, la poésie n’est pas loin. C’est après une suite «d’invasion[s] étrangère[s]» que l’homme habite à nouveau son corps, autrement. Alors que ce poisson est mangé et ce vin bu en compagnie des trois hommes assis à la table d’à côté, c’est un huis clos qui se brise.

Dans ces dialogues germe une révolte: «[o]n ne peut pas se réveiller sans réveiller les autres, car ceux qui dorment inévitablement nous entraînent tous dans leur sommeil», dit celui qui est réapparu après avoir été un peu dans la vie. Il en est de même pour la vision; on ne peut être voyant sans entraîner les autres à le devenir.

Non jamais je ne verrai
À répétition
J’aurai les yeux tranchés en fines lames

Bien sûr la fièvre m’a vomi
Mais ciel de dehors je vois tout

 Lorsque celui qui disparaît revient vers celui qui s’inquiète, après une période «intense», il y a un changement de cap. Il ne veut pas tout «abandonner». Mais il y a un mais et sa nature est à méditer. Le monde déborde encore d’invraisemblances, de non-sens… La bêtise et l’idiotie vont continuer de sévir et peut-être que l’engagement dans la parole doit être confronté davantage à la vie. Ne serait-ce que le temps de quitter le banc pour mettre à profit ce que l’on y a appris…

À propos de : Franz Schürch, De très loin, Le Quartanier, 2013, 216 p.