Lettre à un ami policier

Lorsque de la foule de policiers anonymes surgit un vieil ami, la répression prend soudain un tout autre visage.

26 mai 2012

Cher M***,

Il y a très longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles. Comment ça va ? De mon côté, je t’avoue que c’est plutôt difficile. Le conflit politique est pénible à plusieurs égards et me pèse, émotivement, physiquement, intellectuellement, artistiquement. Tu te rappelles, peut-être, qu’en 2004, j’ai commencé des études en littérature à l’uqam. Après huit ans, je suis en train de les terminer. Il se passe beaucoup de choses en huit ans, des blessures, des ruptures, des décès, plusieurs déménagements. J’ai maintenant un petit gars, deux ans et demi passés, écoeurant, tu me dirais sûrement qu’il me ressemble, après l’avoir pris pour une fille car il a les cheveux longs et tout le monde s’y trompe. Moi, j’ai perdu pas mal de cheveux, surtout au front. Quand le conflit que nous traversons sera derrière nous, si une telle chose survient un jour, je déposerai mon mémoire de maîtrise. J’avais déjà pas mal de soucis avec le sujet, mais les événements du printemps me rajoutent quelques embûches. Vois-tu, j’écris de la fiction, mais je dois aussi écrire un essai, dans lequel je réfléchis aux paradoxes de l’engagement politique des écrivains. Mettons-le au plus simple : je m’interroge sur la part individuelle que chacun amène à la collectivité et la part collective qui existe en chacun. Tu peux t’imaginer que les temps présents, s’ils m’éloignent de mon travail en saturant mon esprit (il est plutôt difficile de lire ou d’écrire dans le hululement des sirènes), m’imposent dans la réalité ce sujet qui demeurait, il faut l’admettre, plutôt abstrait, plutôt livresque, très historique, donc appréhendé à dossier manifestations : la politique hors les murs rebours. Des libres penseurs en vue se plaisent à dire des étudiants qu’ils sont gâtés pourris et ne se tapent ces temps-ci qu’un beau congé et de belles marches de santé ; je te garantis qu’ils apprennent beaucoup plus présentement, à propos de la société dans laquelle ils vivent, que dans un quelconque cours réformé d’éducation à la citoyenneté. Je ne t’écris pas en leur nom, et je ne parlerai pas non plus pour nous ou pour tous. Je ne parlerai jamais qu’en mon nom. Je remercie bien des gens de m’avoir appris à le faire. Mes parents et leur bibliothèque en premier lieu. Plusieurs écrivains. Et beaucoup, beaucoup de profs, du secondaire au deuxième cycle des études universitaires, certains devenus des amis.

Tu sais, M***, il m’arrive de penser à toi. Pas très souvent ; rarement, même. Mais toute personne qu’on a côtoyée significativement dans sa vie laisse une trace en mémoire, et il arrive que, lorsque je regarde un match de water-polo à la télé durant les Jeux olympiques ou lorsque je sors à la piscine faire quelques longueurs, mon passé ressurgisse; je vais à sa rencontre d’une certaine manière, et à la tienne aussi, parfois. Je t’avoue que je conserve de toi la meilleure impression, comme sauveteur, comme supérieur, comme entraîneur, comme coéquipier.

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